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Albert Thomas et la constitution des réseaux : les années 1878-1914

Gilles CANDAR

Albert Thomas occupe une place originale au sein du mouvement socialiste. Il faillit en être le chef et marqua en tout état de cause de son empreinte la période, comme les secteurs d’activités dans lesquels il déploya son énergie. Mis hors jeu au lendemain de la Grande Guerre, il ne chercha pas à biaiser et préféra s’investir dans une voie originale, ce qui ne signifiait certainement pas pour lui un abandon définitif de la vie politique. Sa mort soudaine, à cinquante-trois ans, mit brutalement fin au processus de rentrée dans la vie politique française qu’il préparait.
Des travaux ont été entrepris à son sujet, des thèses de doctorat en histoire notamment, sans qu’aucune, s’agissant d’études biographiques spécifiques, ne puisse être menée à bien. Les très riches archives Albert Thomas conservées aux Archives nationales ont peut-être exercé un effet décourageant, au contraire de celui escompté [1]. En revanche, Albert Thomas apparaît naturellement au cœur de nombre d’études historiques sur le socialisme. Madeleine Rebérioux et Christophe Prochasson notamment, mais aussi Christophe Charle, ont contribué à baliser sérieusement son approche. Nous nous contenterons donc ici de rappeler leurs principales observations, en nous efforçant, sans les trahir, de les commenter librement [2].

D’abord la rue d’Ulm

L’École fournit en effet le premier réseau. Thomas n’était pas un « héritier ». Fils d’un modeste boulanger de Champigny-sur-Marne, qui passa ensuite au commerce de vins, il peut être cité comme un exemple de la méritocratie républicaine. Louis Lévy le décrit travaillant dur ses devoirs auprès du fournil familial [3]]. Cette situation originale aurait sans doute pu permettre quelques avantages de présentation dans le monde socialiste. Jaurès, Guesde, Vaillant, Blum, Bracke, Longuet, Sembat, et d’autres, issus de plus ou moins bonne et assise bourgeoisie, ne pouvaient jouer comme Thomas de la solidarité et de la familiarité populaires. Mais, contrairement à ce qu’on pourrait concevoir, il ne semble pas que ce dernier ait songé à jouer de cette argumentation. Thomas ne se construisit pas une image de « fils du peuple », mais assuma pleinement son statut de citoyen responsable et de travailleur promu par l’école de la République.
Il suivit en effet le parcours des jeunes gens les plus méritants et, vingt ans après Jaurès, cet ancien élève du lycée Michelet (Vanves) accéda à l’École normale supérieure (1898), puis, après l’année réglementaire de service militaire (1898-1899), il passa sans tarder sa licence d’histoire (1900) et son diplôme d’études supérieures (1901). Il connut donc les heures des combats passionnés de l’Affaire Dreyfus, la manifestation illustre du 19 novembre 1899 pour l’inauguration de la statue de la République de Dalou sur la place de la Nation, événement immortalisé par Charles Péguy et magistralement analysé par Maurice Agulhon. À la Librairie Bellais, auprès de Péguy, Thomas fit la connaissance de Léon Blum, son aîné de quelques années. À l’École, Thomas côtoya des étudiants qui devinrent ses amis ou d’utiles et amicales relations pour la vie, notamment, Lucien Febvre, lui aussi historien, plus prudent mais aussi déterminé dans son engagement socialiste, qu’il devait à plusieurs reprises retrouver, ainsi que Maurice Halbwachs, entré l’année précédente. Cacique de l’agrégation d’histoire en 1902 (son ami Febvre fut reçu 4e), Thomas esquissa une carrière universitaire. Alors qu’il avait bénéficié d’un voyage de lycéens en Russie à l’été 1898 [4], il put également accomplir le voyage traditionnel d’études en Allemagne réservé à l’élite de l’École en 1902-1903, ce qui le mit en contact avec Eduard Bernstein et les dirigeants les plus connus de la social-démocratie [5], aussi bien chez les syndicalistes et les coopérateurs que chez les « politiques ». Il étudia les conditions de travail et la législation sociale. Correspondant avec Jaurès, il reçut l’approbation de celui-ci pour répondre aux attaques de Kautsky dans la Neue Zeit contre la stratégie du Bloc des gauches. Il se lia aussi avec l’équipe de jeunes réformateurs des Sozialistische Monatshefte. Cet intérêt pour l’Allemagne ne se démentira pas. Il favorisa, par-delà les choix patriotiques de la guerre, les retrouvailles des années 1920, qu’il est permis de deviner dès les débats de la conférence de Berne (1919). En tout cas, Thomas ne se laissa plus enfermer dans un cadre national et il pensa toujours « internationalement » les problèmes, participant aux congrès de l’Internationale dès Amsterdam (1904) [6].
De retour en France, Thomas réunit les premiers éléments d’une thèse qu’il aurait voulu consacrer à Babeuf et à la conspiration des Égaux. En fait, il pratiqua son métier d’historien pour une entreprise d’application plus immédiate : il participa à l’Histoire socialiste de la France contemporaine que dirigeait Jaurès chez Rouff. Une publication destinée à un large public populaire, publiée d’abord en fascicules avant de l’être en volumes, et donc un peu dédaignée, au moins dans les premiers temps, par le milieu universitaire, toutes tendances politiques confondues [7]. Thomas rédigea le volume sur le Second Empire, en lieu et place de Charles Andler et Lucien Herr, tous deux assez peu doués au demeurant pour les écritures rapides et le bon accomplissement des attentes éditoriales. Charles Andler était d’ailleurs, depuis la rue d’Ulm, très lié à Thomas qui semble avoir été comme un disciple favori. Il faisait figure de maître intellectuel et politique, si on suit du moins l’éclairage apporté sur ces dernières années de formation par Ernest Tonnelat, le biographe d’Andler.
Contrairement à Andler, Thomas ne suivit pas le parcours d’un universitaire militant. Il rejoignit vite, à l’instar de Jaurès, les plaisirs et les contraintes de l’action publique. Mais il ne perdit pas pour autant le contact avec ses amis normaliens, qu’ils fussent ou non eux-mêmes investis plus ou moins dans une activité militante. Dans la suite de son parcours politique, dans le parti, au ministère, ou après guerre au Bureau international du travail, plus tard aussi, se retrouvèrent ainsi constamment les traces de solidarités maintenues ou susceptibles d’être revivifiées [8]. Il n’a pas voulu en tout cas se laisser enfermer dans le dilemme : « intellectuel militant » ou « militant intellectuel » que propose Christophe Prochasson [9]. Certes, il sacrifia une possible carrière universitaire, se contentant de donner quelques cours à Sévigné, de compléter sa formation par des études de droit (doctorat soutenu en 1910) et par quelques articles. Son Histoire du Second Empire ne l’imposa pas dans le milieu de la recherche universitaire. La tâche de toute façon était impossible. C’était quasiment de l’histoire immédiate, vieille de seulement trente ans, dans une entreprise militante et chez un éditeur populaire. Jaurès lui-même ne fut pas mieux reçu, y compris par ses collègues membres du même parti. Georges Renard et Henry Michel eurent de leur côté le plus grand mal à faire admettre la possibilité d’une Société d’histoire de la révolution de 1848 par le monde académique [10]. Mais le réduire au seul statut de militant intellectuel, à l’instar d’un Jean Longuet, serait excessif car Thomas a su faire vivre sa revue, animer des groupes, entretenir une solidarité. Travail d’équipe, qui peut paraître banal aujourd’hui, mais qui semble avoir marqué ses contemporains. Ne fut-ce pas, du reste, la grande différence entre son action ministérielle et celle par exemple de Marcel Sembat ?

Des réseaux structurés par des revues

En socialisme, Albert Thomas se situa vite au centre de ce que Madeleine Rebérioux appela « un état d’esprit et un faisceau de volontés » [11], sinon une « tendance », celle d’un nouveau « réformisme » socialiste. Il occupa une position clef que la grande admiratrice de Jaurès put comparer à celle d’une « vivace araignée », ce qui ne se voulait peut-être pas totalement élogieux… Tâchons de retrouver et de suivre les fils de la toile : Albert Thomas fonda en mai 1905 une Revue syndicaliste, qui, comme son nom ne l’indique pas d’emblée, voulait se situer à la charnière entre le parti socialiste SFIO, en voie de constitution, et le syndicalisme confédéré. L’approche était globale. Après tout, une des raisons majeures de l’unification socialiste résida dans la concurrence que menait aux élus, aux groupes et aux partis, l’action syndicale. Il s’agissait de savoir qui allait détenir la position dominante au sein du monde ouvrier, avant même que ne se posent les questions de relations, de collaborations ou d’affrontements, d’indépendance réciproques. La revue associait donc des militants politiques à des syndicalistes qui, comme Keufer du Livre ou Coupat des mécaniciens, avaient également pris la carte du parti unifié. Elle cherchait à s’affirmer face à la logique de type social-démocrate des guesdistes comme à celle du syndicalisme révolutionnaire des dirigeants de la CGT. On sait que les guesdistes souhaitaient la primauté idéologique du parti sur le syndicat, primauté que revendiquaient au contraire pour le syndicat des dirigeants de la CGT, souvent acerbes à l’égard du socialisme parlementaire, tout en étant eux-mêmes parfois membres du parti (Griffuelhes et d’autres) [12]. Ces deux courants étaient bien structurés, le premier autour du réseau constitué par les militants de l’ancien Parti ouvrier français, le second voyait son action relayée chez les socialistes par divers canaux, mais principalement par la revue Le Mouvement socialiste que dirigeait Hubert Lagardelle [13], dont le rayonnement fut important jusqu’au début des années 1910.
Comme l’a montré Christophe Prochasson [14], pour mener à bien son projet, Albert Thomas ne mit pas en avant ses amis normaliens. Ceux-ci étaient plutôt destinés à fournir la logistique, à la fois intellectuelle (organisation des numéros, présentation des articles et textes périphériques, traductions…) que matérielle (soutiens financiers, annonces de publicité dans d’autres publications amies). Thomas sut-il trouver un espace suffisant face à ses rivaux à l’implantation déjà ancienne ? La réponse n’est pas évidente. Selon Madeleine Rebérioux, la revue « vivot[a] » avant de disparaître en 1910. Essayons de préciser. Sans doute la Revue syndicaliste ne fut pas une grande revue, elle n’a pas laissé un tel souvenir en tout cas. Mais quels sont au juste les critères d’évaluation qui permettent d’établir une telle appréciation ? Le niveau des ventes ? Il s’agit d’une donnée très relative : des revues notables ont vécu avec une diffusion des plus restreintes. La Revue socialiste ne dépassa jamais les 300 exemplaires, Le Mouvement socialiste culmina à 700, mais pour peu de temps. De son côté, La Revue syndicaliste comptait 605 abonnés, semble-t-il, en avril 1908 : chiffre honorable donc, si on le compare aux performances de ses consœurs, mais insuffisant bien sûr pour atteindre le seuil de financement. Mais cette notion n’est-elle pas au reste mythique s’agissant du monde des revues ? Le déficit budgétaire est la loi du genre : une revue a besoin de mécènes, privés ou publics. La chance du Mouvement socialiste tint ainsi au fait que les parents cultivateurs de Lagardelle avaient bien vendu leurs prunes du Lauragais dans les années fastes du Second Empire et que leur fils unique eut la capacité de réemployer cet argent dans les entreprises intellectuelles de son choix... Il faudrait évidemment, pour une appréciation authentique, connaître la qualité des abonnés des diverses revues socialistes : militants politiques, syndicaux, coopératifs, représentatifs de quels milieux et de quelles générations ? Cela donnerait une première impression. Mais la vraie réussite de la revue ne serait-elle pas liée à l’intérêt, plus ou moins grand, apporté par le lectorat à sa lecture et à son dépouillement ? Or, cette évaluation ne pourrait reposer que sur des témoignages, lectures de correspondances, citations croisées et autres échos, traités sur des critères qualitatifs au caractère aléatoire et approximatif. A priori – mais insistons sur le caractère très subjectif et aléatoire de cet apriorisme – il ne semble pas toutefois que la revue ait bénéficié d’une très forte audience dans le monde des responsables syndicaux. Au reste, Thomas et ses amis ne claironnèrent pas à son sujet.
Ils acceptèrent même dans une certaine mesure de changer leur stratégie en la faisant fusionner en janvier 1910 avec sa grande aînée, La Revue socialiste fondée par Malon et continuée depuis par Renard, Rouanet et Fournière. Apparemment, c’était la seconde qui absorbait la première. En fait, ce fut plutôt l’inverse, le nom de la revue malonienne fut conservé, mais complété par un ajout qui montrait l’apport de la revue de Thomas : Revue socialiste, syndicale et coopérative. Fournière conserva jusqu’à sa mort le titre de directeur. Mais Thomas, rédacteur en chef, était la puissance montante, et son ascension pouvait s’appuyer sur deux réalités fortes : le soutien implicite des amis normaliens, souvent formés à l’école sociologique de Durkheim et Simiand, hommes de science et de rigueur, et celui encore plus explicite du parti, dont Albert Thomas apparaissait justement comme un des hommes d’avenir. La science positiviste s’opposait aux littérateurs romantiques et idéalistes de la génération précédente : Fournière d’abord, mais aussi le normalien et ancien directeur Georges Renard, bien que celui-ci se crut aussi penseur rigoureux et protecteur de ces socialistes de gouvernement [15]. Mais, politiquement, ce fut aussi le combat des socialistes de « parti » face aux vieux indépendants qu’étaient Fournière et Renard, certes rivaux, mais qui avaient en commun de ne pas pouvoir se résoudre à cotiser de manière suivie et régulière à la SFIO et à accepter sa discipline.

Un réseau moderne : le parti

Ne revenons pas sur ce que Christophe Prochasson a montré de cette prise du contrôle de La Revue socialiste et de ce qu’elle devait au soutien des amis normaliens (l’ancien « maître » Charles Andler, les camarades de diverses promotions, comme Maurice Halbwachs, Edgard Milhaud, Emmanuel Lévy, Edmond Laskine, Robert Hertz, Hubert et Georges Bourgin, voire Aimé Berthod ou Célestin Bouglé, pourtant plus orientés vers le radicalisme…). Permettons-nous juste de la relier aux appréciations, en somme plus réservées, de Madeleine Rebérioux douze ans plus tôt. Si la prise de contrôle ne fut pas plus complète, plus rapide et plus éclatante, il me semble que cela ne tint pas seulement aux fortes résistances des « vieux littéraires » comme Fournière, et aux avantages statutaires qu’ils conservaient, mais aussi aux limites que s’imposaient leurs jeunes rivaux. Pour ces derniers en effet, la revue n’était qu’un élément, et sans doute pas le plus important, au sein d’une bataille plus complexe, plus large, qui se jouait sur tous les terrains : la recherche doctrinale, mais aussi la conquête de positions politiques fortes au sein du parti et de sa presse. En ce qui concernait le premier aspect, Thomas n’était naturellement pas seul. Mais, comme l’a nettement établi Christophe Prochasson dans sa thèse, il était au centre de la plupart des initiatives et en tout cas toujours associé d’une manière ou de l’autre. Il en alla ainsi du Groupe d’études socialistes, animé à sa demande par Robert Hertz (avec Alfred Bonnet, François Simiand, etc.), qui éditait Les Cahiers du socialiste, l’ouvrage collectif Le Socialisme à l’œuvre (Cornély, 1907), patronné par Georges Renard, « bréviaire du socialisme normalien » selon Prochasson, des Documents du socialisme publiés par Thomas chez Rivière à partir de 1913… Pour La Revue socialiste, Thomas comptait, semble-t-il, sur André Lebey, son ami de lycée (presque le seul de la bande à ne pas être normalien !). Il l’avait ainsi arraché à Georges Renard qui l’utilisait auparavant pour sa Revue d’histoire de la révolution de 1848. Lebey était un jeune homme d’excellente famille, riche et ambitieux [16]. Fut-il un bon choix ? Ses qualités n’étaient sans doute pas celles de la constance, de la régularité, de la sagacité et de la modestie qui font les bons « militants de revues », mais ce sont peut-être là des jugements de valeur peu scientifiques, surtout aux yeux des compagnons sociologues d’Albert Thomas…
En revanche, si la pénétration du milieu syndical français ne fut pas aisée, dans les années de confrontation, Thomas tissa des liens semble-t-il davantage reconnus ou visibles avec le monde coopératif. Il ne fut pas là aussi le seul jeune intellectuel socialiste à agir ainsi : Landrieu, Mauss et bien d’autres, furent également très actifs. Ce fut même sans doute une des raisons de la séduction opérée par le socialisme auprès de ces jeunes intelligences et sensibilités : ne pas apparaître comme une simple doctrine politique, ou une pure affaire de « parti » et de « pouvoir », mais comme liée à un mouvement social, au monde et à la vie, à une culture de l’action et de la pensée. Le monde coopératif connut aussi ses tensions, Albert Thomas les rencontra, ne serait-ce que dans la coopérative locale de Champigny-sur-Marne où il rencontra quelques difficultés. Mais il joua un rôle notable dans l’animation des coopératives d’inspiration socialiste, dans leur organisation et dans le processus qui devait conduire à la fusion et à la fondation en 1912 de la Fédération nationale des coopératives de consommation. Il resta toute sa vie un responsable de l’Alliance coopérative internationale, ce qui élargit ses possibilités d’action à la tête du Bureau international du travail (1920).
En 1914, la position de Thomas semblait bien assurée. Certes, sa prise de contrôle de La Revue socialiste avait été lente et longtemps partielle, mais elle était enfin effective depuis la mort, au début de l’année, de Fournière. Les projets concurrents apparaissaient affaiblis. L’attrait du syndicalisme au sein du socialisme français avait nettement reculé. C’était plutôt le phénomène inverse qui se produisait ou commençait à se produire. Gustave Hervé était assagi. On peut dire qu’il en allait de même avec Le Mouvement socialiste débarrassé de la tutelle encombrante de Georges Sorel et où le nouveau secrétaire de rédaction, Gaston Lévy, militant du mouvement coopératif, apportait un élément de stabilité. Pour le reste, le socialisme normalien n’était sans doute pas « homogène » : les « complicités d’école » évoquées par Madeleine Rebérioux pouvaient être aussi des inimitiés ou des rivalités, mais, en tout état de cause, il accompagnait plus qu’il ne contrecarrait l’ascension du député de la Seine. En 1914, Thomas est devenu un spécialiste incontesté, un homme de réseaux intellectuels et politiques, qui voit ses amis porter des propositions fortes en faveur du logement social et de la transformation urbaine de la région parisienne. En même temps, il veillait à ne s’enfermer dans aucune spécialité et à rester un généraliste. Milhaud, Fauquet, Sellier, etc., chacun se dotait d’un domaine bien spécifique. Thomas était l’homme des vues d’ensemble et il se préparait manifestement à un grand destin politique. Il avait pris, d’une certaine manière, l’exact contre-pied de Léon Blum, qui avait choisi, quant à lui, dans ces mêmes années du début de siècle, la voie du mariage, de la famille, du travail au Conseil d’État et des loisirs de la critique dramatique. Thomas s’était investi dans les responsabilités militantes. Homme de son temps, il savait pleinement participer aux formes nouvelles de la politique. Il ne dédaignait pas celle, toujours essentielle, de la presse, collaborant à La Petite République, puis à L’Humanité où il fut le premier responsable de la rubrique sociale, ni celle, indispensable, de l’élection, devenant conseiller municipal (1904), puis maire (1912) de sa commune natale, Champigny-sur-Marne. Surtout, en 1910, dès l’âge de trente-et-un ans donc, il avait accédé au Palais-Bourbon, faisant partie des 74 députés socialistes unifiés. Mais en même temps, Thomas était un militant du parti, fortement investi dans l’animation de cette nouvelle forme d’organisation de la vie politique. Il avait, un peu comme Jaurès, mais à un niveau moindre, commencé son initiation au sein du Parti socialiste français. Il la perfectionna en devenant, dès le congrès du Globe, membre de la commission administrative permanente du nouveau parti unifié, alors encore rarement appelé SFIO. Il en fut même longtemps le benjamin. Il ne prononça pas de grand discours en congrès, mais fut très actif au sein des commissions et dans l’animation du nouveau parti, notamment, avec une discrétion voulue par les équilibres entre tendances, dans les secteurs de la propagande et de la recherche doctrinale. Sa vie sociale, mondaine même, était celle que devait avoir un homme politique d’avenir. Il était d’ores et déjà remarqué au sein du salon tenu par Adeline Ménard-Dorian où se retrouvaient, rue de la Faisanderie, aux côtés d’intellectuels, des écrivains et des artistes issus du combat dreyfusard, des responsables socialistes (Sembat, Cachin, Longuet…) et radicaux (Clemenceau, Pelletan, Buisson…) [17]. C’était le milieu où s’esquissait la recherche, difficile en tout état de cause et restée inaboutie, d’un nouveau bloc des gauches, du moins d’un rapprochement entre radicaux et socialistes en 1913 et 1914. Dans la presse, les mêmes se retrouvaient au sein de l’hebdomadaire Le Courrier européen, fondé en 1904, mais relancé en 1913 par Thomas avec Félix Chautemps (radical-socialiste) et Maurice Viollette (républicain socialiste).
La question des relations de Jaurès et d’Albert Thomas, et derrière lui de l’ensemble du « socialisme normalien », est évidemment fondamentale et d’ailleurs sous-jacente dans toutes les études mentionnées. Jaurès dirigeait son parti sans s’identifier à tel ou tel groupe. Il ne voulait pas d’un réseau « jauressiste », comme il y avait eu, et demeurait, un réseau guesdiste… Il estimait visiblement que l’existence d’un tel groupe avait, au final, sa responsabilité dans l’affaiblissement progressif de Guesde. Il souhaitait donc garder toute sa liberté pour se situer où il voulait et comme il voulait dans les débats entre socialistes. Mais en même temps, il savait donner des marques de sympathie aux diverses personnalités ou groupes sur lesquels il était susceptible de s’appuyer. Il comptait sur Renaudel et Landrieu pour « faire L’Huma ». Au sein de l’Internationale, Vaillant s’avérait un appui essentiel, etc. Et il envoyait aussi des signaux amicaux à l’égard de Thomas et de ses amis. Il présenta avec faveur la série des Cahiers du socialiste dans L’Humanité, alors qu’il refusa de soutenir le moins du monde l’entreprise guesdiste de l’Encyclopédie socialiste de Compère-Morel, n’accordant que le minimum obligé, même à son fidèle collaborateur Longuet, qui avait imprudemment accepté d’embarquer sur cette galère. Exemple non unique… Il n’était peut-être pas non plus seulement anecdotique que, sur le plan intime, lorsque Jaurès chercha à marier sa fille, il chercha appui du côté normalien : Georges Renard fut sollicité comme conseiller, Aimé Berthod et Paul Mantoux furent pressentis et présentés à Madeleine Jaurès. Deux amis proches de Thomas quand même [18] ! Mais politiquement, il ne se liait pas (les mariages escomptés ne se firent pas non plus…). Le socialisme devait rester ouvert à d’autres groupes, d’autres énergies, et Jaurès n’adouba personne, ni individuellement, ni collectivement. Albert Thomas, comme a commencé à le montrer Emmanuel Jousse, se trouvait quant à lui l’héritier de traditions diverses : Jaurès (l’action globale, politique, syndicale et coopérative, au sein de la République), mais aussi Bernstein, quoique le révisionnisme de ce dernier restât plus proche de Marx que le réformisme de Thomas, Millerand (l’attachement – positiviste ? – aux faits, une certaine vision juridique aussi des problèmes), Durkheim (l’organisation de la société) et sans doute Herr et Andler (l’action de classe, l’importance de l’éthique).

Voici plus de trente ans, Madeleine Rebérioux et Patrick Fridenson présentaient Albert Thomas comme l’homme qui se trouvait à la source d’une riche tradition de la gauche réformiste française : les thèmes de la croissance industrielle, de la productivité, de la démocratie sociale, de la politique contractuelle, des services publics, de l’intervention de l’État, des nationalisations, repris notamment à Otto Bauer et transmis par son intermédiaire à la CGT, furent avancés par lui ou dans son sillage. Cette intuition a été amplement confirmée, précisée et nuancée par les travaux ultérieurs, au premier rang desquels figurent évidemment ceux de Christophe Prochasson. Malgré les réserves d’usage sur la biographie en histoire politique, il semble que serait fort utile une synthèse embrassant l’ensemble de la vie et de l’œuvre d’Albert Thomas qui mettrait en valeur la cohérence et l’originalité de ses entreprises avant, pendant et après la guerre. Celle-ci ne fut pas une « divine surprise », mais permit en effet, paradoxalement, la promotion au premier plan du socialisme d’Albert Thomas et de ses collaborateurs. Ce socialisme organisateur, par principe, et national, par la logique de la situation, fut confronté au pouvoir. Par là-même, quel que fût son bilan, il ne put qu’être rejeté lorsque le coût humain et moral de la guerre se révéla, une fois la victoire obtenue. Ceux qui refusèrent la logique de rupture et de ressourcement révolutionnaire n’eurent d’autre ressource que de se replier sur la tradition doctrinale, sur la synthèse jaurésienne. Ce fut le rôle de Blum, revenu en politique par sa conférence sur Jaurès (1917), et qui s’avéra bien placé pour incarner la sauvegarde de « la vieille maison ». Thomas sut vivre et militer autrement, mais le réformisme moderne qu’il avait représenté devint à ce point une référence impossible au sein du socialisme français qu’il fut longtemps plus implicite que revendiqué [19]. La situation a changé depuis quelques années, mais il n’est pas sûr que nous ayons pris toute la mesure de ce qui se joua au début du siècle autour et avec Albert Thomas.



[1] Outre les travaux cités ultérieurement, rappelons Martin Fine, Toward corporation : the movement for capital-labor collaboration in France 1914-1936, Madison, University of Wisconsin, 1971.

[2] Pour Madeleine Rebérioux, il conviendrait de citer avant tout la présentation d’articles, écrite en collaboration avec Patrick Fridenson, « Albert Thomas, pivot du réformisme français », Le Mouvement social, n° 87, avril-juin 1974, et sa communication sur « La Revue socialiste » parue dans les Cahiers Georges Sorel (devenus Mil Neuf Cent), n° 5, 1987. Thomas fut au cœur des premiers travaux de Christophe Prochasson : citons sa maîtrise, Le Socialisme normalien (1907-1914). Études et réflexions autour de l’École socialiste et Groupe d’études socialistes (Paris I, 1981), sa thèse de doctorat : Place et rôle des intellectuels dans le mouvement socialiste français (Paris I, 1989), le livre qu’il rédigea à partir de celle-ci : Les Intellectuels, le socialisme et la guerre (Seuil, 1991, la page de couverture est d’ailleurs illustrée par un portrait-charge représentant Albert Thomas) et de nombreux articles, parmi lesquels il faut citer en premier lieu : « Entre science et action sociale : le “réseau Albert Thomas” et le socialisme normalien, 1900-1914 », dans Christian Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle. La Nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France 1880-1914, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1999 ; Christophe Charle, spécialiste, entre autres, du monde universitaire et scientifique de la Belle Époque, a notamment donné un article essentiel pour ce sujet : « Les Normaliens et le socialisme », dans Madeleine Rebérioux et Gilles Candar (dir.), Jaurès et les intellectuels, Paris, Éditions de l’Atelier, 1994.

[3] Louis Lévy, Comment ils sont devenus socialistes ?, Paris, Éditions du « Populaire », s. d. [1931

[4] Il en fit le récit en 1905 pour le journal Le Tour du monde. Cf. Emmanuelle Cohen, « Albert Thomas. Jeunesse, amitiés et formation politique (1897-1906) », Jean Jaurès. Cahiers trimestriels, n° 137, juillet-septembre 1995, p. 92-99.

[5] Emmanuel Jousse, Le révisionnisme à l’épreuve. Étude du transfert du révisionnisme d’Eduard Bernstein en France 1896-1914, master IEP de Paris, 2006, sous la direction de Marc Lazar, prix 2006 de la Fondation Jean Madeleine Jaurès. Un livre issu de ce master a été publié : Réviser le marxisme : d’Eduard Bernstein à Albert Thomas, 1894-1914, Paris, L’Harmattan, coll. « Des poings et des roses », 2007.

[6] À partir de Stuttgart (1907), il fut délégué par la SFIO. En 1904, il assista au congrès comme envoyé de L’Humanité.

[7] Gilles Candar, « L’accueil de l’Histoire socialiste de la Révolution française », Cahiers Jaurès 1, Illustrer la Révolution, n° 122, juillet-septembre 1991, p. 81-97.

[8] Cf. Bertrand Müller, « “Problèmes contemporains” et “hommes d’action” à l’origine des Annales. Une correspondance entre Lucien Febvre et Albert Thomas (1928-1930) », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 35, juillet-septembre 1992, p. 78-91.

[9] Dans sa communication aux Journées « Jean Longuet », 26 et 27 avril 1985, qui a fait l’objet d’une publication : Gilles Candar (dir.), Jean Longuet, la conscience et l’action, Paris, Éd. de la Revue politique et parlementaire, 1988.

[10] Gilles Candar, « “Esprit démocratique”, “esprit scientifique” et naissance de la Société d’histoire de la révolution de 1848 », Revue d’histoire du xixe siècle, n° 31, juillet-décembre 2005, p. 15-27.

[11] Madeleine Rebérioux, « Un milieu socialiste à la veille de la Grande Guerre : Henri Sellier et le réformisme d’Albert Thomas », dans Katherine Burlen (dir.), La Banlieue Oasis. Henri Sellier et les cités-jardins 1900-1940, Saint-Denis, PUV, 1987, p. 28.

[12] Cf. Jacques Julliard, Autonomie ouvrière. Études sur le syndicalisme d’action directe, Paris, Gallimard-Seuil, 1988.

[13] Cf. Marion Dachary de Flers, « Le Mouvement socialiste (1899-1914) », Cahiers Georges Sorel n° 5, 1987, p. 49-76 et Christine Bouneau, Hubert Lagardelle. Un bourgeois révolutionnaire et son époque. 1874-1958, Saint-Pierre-du-Mont, Eurédit, 2000.

[14] Cf. Christophe Prochasson, « Entre science et action sociale… », dans Christian Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle…, op. cit.

[15] Christophe Prochasson, Paris 1900. Essai d’histoire culturelle, Paris, Calmann-Lévy, 1999.

[16] Cf. André Lebey et Paul Valéry, Au miroir de l’histoire, lettres 1895-1934, édition établie par Micheline Hontebeyrie, Paris, Gallimard, coll. « Cahiers de la NRF », 2004. André Lebey n’adhéra d’ailleurs à la SFIO qu’en 1910.

[17] Selon divers témoignages, entre autres Émile Vandervelde, Souvenirs d’un militant socialiste, Paris, Denoël, 1939.

[18] Paul Mantoux fut le premier président du Souvenir d’Albert Thomas (1952-1956).

[19] L’expérience de la participation socialiste au pouvoir pendant la guerre reste finalement marginale dans les grandes synthèses d’Alain Bergounioux et Gérard Grunberg, Le Long Remords du pouvoir, Paris, Fayard, 1992, et L’Ambition et le remords, Paris, Fayard, 2005.


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