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Compte rendu des débats de la matinée

B. Badie — Je voudrais lancer la discussion en partant de la définition des mots et des concepts. La diplomatie se donne pour objectif de répondre à tout problème lié à la séparation entre espaces de souveraineté. Il s’agit là d’une définition classique relevant d’une logique mécanique de juxtaposition, fondée sur la territorialité, tout le défi consistant alors à gérer les rapports entre les unités constitutives. Cette définition de la diplomatie n’a désormais plus grand sens, dans un monde où tous les problèmes micro et macro-sociaux relèvent d’une cogestion, où il n’existe plus de problèmes « domestiques ». Ce n’est pas l’externe qui ne fait plus sens, c’est l’interne. La souveraineté n’est plus absolue ; on est entré dans une logique d’interdépendance, et c’est bien le problème, car toutes nos références sont centrées sur la souveraineté. Comment penser autrement la diplomatie ? Comment penser l’envers de la souveraineté ? Peut-il y avoir une diplomatie de l’envers ? En définitive, les analyses qui viennent de nous être proposées dessinent les contours d’une nouvelle diplomatie qui convoque l’anthropologie et engage une réflexion sur l’identité. Bien sûr, les historiens diront toujours qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil : le juriste Georges Scelle ne parlait-il pas déjà en 1931 d’une « société internationale » et de « compénétration des sociétés » ? Mais ce à quoi l’on assiste aujourd’hui, c’est à une transformation de la nature même des enjeux. Jadis, ceux-ci étaient constitués par la compétition des puissances, aujourd’hui, ils le sont par les effets d’interdépendance socio-économique. Par conséquent, un enjeu est véritablement « international » aujourd’hui s’il est vraiment « commun », et non plus « compétitif ». Le problème actuel des relations internationales provient du fait qu’elles demeurent régies par le dogme souverainiste, dont les éléments constitutifs sont bien connus – le droit, la pratique internationale, la puissance – et dont la mise en pratique est avivée par le temps de crise. Cela vaut même pour la diplomatie multilatérale et les tentatives d’intégration régionale. Tous les outils du diplomate restent consacrés par une sorte de grammaire souverainiste qui est la négation même du monde dans lequel nous vivons. Comment construire une diplomatie post-souverainiste ? Les politiques de prévention en sont une tentative : il s’agit d’étendre l’ingénierie sociale au niveau international, d’agir sur le tissu social de l’autre. La diplomatie du Know How Fund présentée par K. Hamilton en est un exemple. Mais où se situe la dernière instance ? Est-ce l’État ou pas ? Si on définit la gouvernance comme une association d’acteurs publics et privés, qui tranche en dernière instance ? Au nom de qui négocie-t-on ? Qui définit les enjeux de la négociation ? Si ce sont les États, les acteurs privés n’ont finalement pas grande importance…

R. Frank — Comme souvent, les termes sont nouveaux mais les réalités sont anciennes ; il en va ainsi de la mondialisation. Le monde, en un peu plus d’un siècle a connu trois « mondialisations » : celle des années 1890-1914, encore régie par une diplomatie de puissance ; celle inaugurée dans les années 1920, qui apparaît déjà comme une diplomatie d’influence ; celle de la fin du XXe siècle, de gestion des interdépendances. Chacune de ces séquences s’est accompagnée d’un renouvellement profond de la diplomatie, tant dans ses objectifs que dans ses méthodes. Nous venons d’entendre trois exposés intéressants sur la transmission des savoir-faire. De ce point de vue, la construction du Louvre à Abou Dabi ne constitue pas le placage d’un modèle, mais est l’expression d’un véritable « transfert » culturel qui tient compte de la culture de l’Autre, même si c’est bien une tradition française de muséographie qui est proposée et non une novation véritable. Outre le prêt d’œuvres issues de musées français, il faut insister sur le transfert d’un savoir-faire français. La présentation « pyramidale » des acteurs privés de la diplomatie effectuée par Guy Carron de la Carrière doit sans doute être nuancée car elle établit une scission excessive entre les acteurs privés et publics. Est-on en train d’assister à un changement de degré dans l’intervention des acteurs privés qui seraient simplement plus présents ? Ou s’agit-il d’un changement de nature ?

B. Badie — Pour revenir sur le débat historique, j’insiste sur le caractère radicalement nouveau de la « troisième » mondialisation, qui supprime toutes les niches du politique dans les relations internationales, à savoir celles qui dérivaient de la logique de distance, de la posture médiatrice, de la territorialisation. Elle repose sur une logique de dépolitisation. Le politique perd le contact et le diplomate est contraint de courir après…

G. Carron de la Carrière — Bertrand Badie est un visionnaire ! Malheureusement, nous vivons dans un monde qui reste celui de la souveraineté, dans lequel les égoïsmes nationaux continuent de triompher : voyez la difficulté pour l’Europe de parler d’une seule voix face à une crise qui cependant transcende les clivages nationaux. M. Badie perçoit avec acuité les transformations qui, petit à petit, et, souterrainement, sapent le monopole de la souveraineté détenu par les États, mais force est de constater que les relations internationales reposent encore sur un maillage d’États souverains. Ils baignent dans un contexte de plus en plus « dénationalisé », mais ils restent toujours les décideurs en dernière instance.

E. Bussière — Guy Carron de la Carrière propose en fait un modèle renouvien rénové dans lequel les acteurs étatiques jouent sur une palette largement plus diversifiée que dans les années trente, lorsque ce modèle fut conçu. Ce type de schéma pyramidal me semble actuellement remis en cause. Les États sont toujours des acteurs majeurs du système, mais pas les seuls. Ils jouent désormais leur partie parallèlement à d’autres, les acteurs économiques notamment, qui ont gagné en autonomie ces dernières décennies. La question qui se pose est désormais celle des liens entre des champs d’action largement indépendants les uns des autres. C’est une question de transversalités qu’il nous faut mieux comprendre et mieux interpréter. Quant au Louvre d’Abou Dabi, je remarque qu’il ne fait que décalquer le Guggenheim (vente de la marque etc.).

P. Griset — Je me situe davantage sur le modèle de G. Carron de La Carrière et propose de parler de « néo-souverainisme ». L’ordre construit après 1945 l’a été par les Américains. De grands domaines comme celui des télécommunications restent encore très territorialisés. L’US Information Agency, créée en 1953, a été la structure la plus directement impliquée dans cette instrumentalisation de la communication faite par le Département d’État. Elle a certes été dissoute en 1999, mais de nombreuses voix, dont celle de John Mac Cain pendant la dernière campagne présidentielle, ont demandé sa refondation. Quoi qu’il en soit, ses activités, notamment en matière de radiodiffusion avec Voice of America, se sont poursuivies sous une autre forme d’organisation détachée du Département d’État.
Ce désengagement n’est donc que superficiel. Il est plus que compensé par la montée en puissance d’un contrôle plus général de l’information autour des activités de la National Security Agency, créée en 1952 pour rapprocher les activités dépendant des civils et des militaires en matière d’écoutes. Le développement du Net a transformé la donne technique en la matière. Les enjeux restent pourtant les mêmes. On sait qu’en leur temps les opérateurs de réseaux américains, comme, dans un passé plus lointain, les compagnies de câbles télégraphiques britanniques, furent particulièrement coopératifs avec les agences de renseignement de leur pays. Alors que les entreprises américaines sont en situation de quasi-monopole sur les infrastructures et sur les outils logiciels du web, se poser la question de leur indépendance à l’égard de leur gouvernement relève d’une démarche qui n’a rien d’illogique… Sauf à croire, bien sûr, que les temps ont changé, que les entreprises sont désormais indépendantes et leurs dirigeants animés par un universalisme dénué de toute logique nationale. D’ailleurs Internet n’est-il pas un outil de liberté et de démocratie ? Si tout cela est vrai, les espaces virtuels ne sont en rien des enjeux pour la souveraineté nationale… Vous me permettrez d’en douter. Certes l’Information Awareness Office, porteur du projet « Total Information Awareness », n’a pas été confirmé dans ses fonctions et les crédits le soutenant ont été officiellement supprimés. Les idées portées par l’amiral Poindexter après le 11 septembre n’en restent pas moins bien actives, soutenues par des crédits répartis entre différentes agences ou bien s’épanouissent dans d’autres cadres, par exemple celui du « National Foreign Intelligence Program ». L’information reste donc un enjeu de souveraineté dans un système qui demeure, à bien des égards, celui de la compétition, même si celle-ci se déroule dans des arènes en apparence moins violentes avec pour enjeu des territoires plus difficiles à cerner que par le passé, mais pourtant bien réels.

K. Hamilton — Je suis d’accord avec le professeur Badie sur de nombreux points. L’« interne » a été mondialisé, les domaines de la diplomatie se sont élargis, les diplomaties non-étatique et infra-étatique sont désormais des traits caractéristiques des relations internationales contemporaines – et l’on pourrait très bien voir dans le Know How Fund un exemple de l’institutionnalisation de ces tendances. Mais il ne faut pas oublier que le KHF reflétait la volonté du Premier ministre britannique, et même du gouvernement britannique, de jouer un rôle spécifique en encourageant et en intervenant dans les évolutions économiques, politiques et sociales à l’étranger. Le KHF, en d’autres termes, était un instrument au service d’un État souverain engagé dans une lutte d’influence en Europe orientale avec d’autres États souverains. Du reste, il est facile d’exagérer les bouleversements qui ont affecté la diplomatie internationale, tant dans ses méthodes que sur le fond. Le système d’États souverains, auquel se réfère le professeur Badie, était principalement un système européen, et le respect de la souveraineté ne s’appliquait le plus souvent qu’aux relations entre les grandes puissances. Tout au long du XIXe siècle, les diplomates européens ne se préoccupaient guère de principes de souveraineté dans leurs rapports avec les États non européens. Ils n’hésitaient pas, par exemple, à intervenir activement dans les affaires intérieures de la Chine et de l’Empire ottoman. Ils cherchaient, au nom de la « réforme », à favoriser les évolutions de l’administration et leur action diplomatique ne se limitait pas au travail des ambassades et des légations. Banquiers, financiers, agents consulaires, philanthropes, Églises, tous participaient alors aux relations entre l’Europe et le reste du monde. On pourrait interpréter la « diplomatie de l’impérialisme » des années 1890 et 1900 comme une façon de mondialiser l’« interne ». Un rapport émanant du Quai d’Orsay remarquait en 1890 : « Le champ de la diplomatie est réellement illimité. Rien de ce qui importe à l’homme ne lui est étranger ».

P. Grosser — Cette discussion montre que le débat classique sur la place de l’État dans les relations internationales n’est pas mort… Keith Hamilton a montré que l’ingénierie sociale était devenue à la fin des années 1980 un nouvel objectif diplomatique. C’est à ce moment que les diplomates, en courant les conférences, prennent réellement conscience de la question des interdépendances sociales. Mais le travail du diplomate n’est pas du travail social : je vous renvoie à l’article de Michael Mandelbaum [1]. Le « soft », il n’y croit pas trop. On s’est alors rendu compte que le « soft » avait envahi le « hard », et c’était comme si les diplomates se retrouvaient avec du « soft » sur les bras et ne savaient pas trop quoi en faire. C’est pourquoi on assiste plutôt de nos jours à un retour du « hard » : les grands enjeux de puissance sont en train de revenir. Regardons la France et l’échec de l’insertion de la Coopération dans le ministère des Affaires étrangères alors que l’enjeu était d’introduire du social dans la machine diplomatique. Les diplomates doivent faire du « soft » avec un objectif stratégique.

L. des Cars — En réponse à M. Bussière, je dirai que l’idée première de l’« antenne » a bien été lancée par le Guggenheim. Bilbao est une très grande réussite, mais les autres antennes sont un échec. Certaines ont fermé. Le Guggenheim a proposé à Abou Dabi un projet pharaonique fondé sur une marque et un bâtiment. Le projet du Louvre, c’est le Musée, c’est-à-dire d’abord l’œuvre, une collection. La France a bénéficié du travail de « décomplexion » effectué dans l’ensemble du monde des musées par rapport à ce genre d’initiatives, mais elle a élaboré un projet différent et unique. Le problème d’une diplomatie d’influence, coordonnée par l’agence France-Muséums, va se poser après 2013 et l’ouverture du Louvre-Abou Dabi.

B. Badie — En réponse à M. Griset, ne faut-il pas distinguer « déterritorialisation » et « déspatialisation » ? Personne ne parle évidemment de la fin de l’État, ni ne nie le caractère intact des comportements souverainistes tels qu’ils apparaissent chez bon nombre d’acteurs étatiques. Mais je pense que sur le plan du système international dans son ensemble, on est bien entré dans une ère post-souverainiste et non néo-souverainiste.

[1] Michael Mandelbaum, « Foreign Policy as Social Work », Foreign Affairs, n° 75-1, janvier-février 1996.


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