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Échos du discours anti-européiste de la RDA en France (1959-1973)

Hélène YÈCHE

Si de nombreux discours anti-européens et eurosceptiques ont vu le jour en Europe de l’Ouest depuis l’entre-deux-guerres jusqu’à la fin des années 1990, il ne faut pas oublier que l’autre Allemagne – la RDA – a également tenu une position de résistance à la construction européenne occidentale dont la réalisation menaçait son identité par le poids qu’elle accordait naturellement à la RFA. Aux yeux de l’URSS, comme des autorités socialistes est-allemandes, toute la construction européenne montre que la RFA n’a pas accepté sa défaite, qu’elle cherche un nouveau tremplin pour son impérialisme. L’anti-européisme de la RDA fut un des fers de lance de sa politique étrangère, principalement mis en avant durant les années de combat pour la reconnaissance de l’État socialiste à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Notre étude partira de l’analyse d’un document de politique nationale de la RDA : le Rapport de Walter Ulbricht devant le Comité central du SED (Parti socialiste unifié d’Allemagne) le 13 septembre 1966 [1], qui énonce la position radicale de l’Allemagne socialiste face à une construction européenne occidentale orchestrée par les États-Unis. Cette position peut être reconsidérée aujourd’hui en termes d’anti-européisme, dans la mesure où c’est bien la question de la souveraineté nationale qui conditionne le discours socialiste contre la construction européenne occidentale. Enfin, nous observerons les échos tout particuliers de cette position en France à travers l’examen détaillé des articles et déclarations parus dans la revue Rencontres franco-allemandes, organe de la société d’amitié avec la RDA « Échanges franco-allemands » (EFA), fondée à Paris en 1958.

La position de la RDA : le discours sécuritaire paneuropéen de Walter Ulbricht en 1966

Comme le fait remarquer l’historien allemand Michael Lemke [2], on ne peut pas parler de « politique extérieure » de la RDA avant 1972, puisque ce n’est pas encore un État entièrement souverain, un sujet reconnu de droit international : on parlera seulement de « relations extérieures ». De 1949 à 1972, la première grande période des relations extérieures de la RDA est celle de la confrontation interallemande et du problème de la reconnaissance de la RDA. Dans les années 1950 à 1970, le gouvernement socialiste de la RDA se positionne à la fois contre l’ancrage occidental de la République fédérale – tel que défini par les Accords de Paris signés le 24 octobre 1954, qui comprennent notamment l’accession de la RFA à l’OTAN et la création de l’Union européenne occidentale –, mais également (et cela n’a rien de contradictoire) pour l’intégration européenne de la RDA dans le cadre d’une politique sécuritaire. Dès le départ, la RDA interprète le choix occidental de la RFA dans le cadre de la construction européenne comme un renouveau de son impérialisme. Ainsi le projet « Euratom » de Communauté européenne de l’énergie atomique qui, en 1957, met fin aux limitations imposées en 1954 à la RFA [3], est-il perçu à l’Est comme une initiative qui encourage les milieux revanchards. La question allemande se trouve naturellement au cœur de la problématique européenne, le partage du pays reflétant à plus grande échelle le partage du monde en deux blocs antagonistes. Toutes les initiatives européennes élaborées à l’Est ou à l’Ouest reviennent à poser le problème allemand en des termes différents. Mais une constante demeure dans les positionnements anti-européens : le danger allemand est toujours mis en avant, à l’Ouest comme à l’Est, pour infirmer les projets de communauté européenne qui renforceraient l’Allemagne de l’Ouest au détriment de la souveraineté nationale. Presque dix ans après la signature du Traité de Rome, ces soupçons perdurent. En septembre 1966, un rapport de Walter Ulbricht, président du Conseil d’État de la RDA et premier secrétaire du Comité central du SED, souligne d’emblée que les observations faites lors de la session du Comité consultatif politique des pays membres du Traité de Varsovie se sont confirmées au cours des deux derniers mois : « les milieux dirigeants de Bonn cherchent à mystifier l’aspiration des peuples à la sécurité européenne et à l’utiliser pour étendre leur politique impérialiste aux pays socialistes » [4]. Ulbricht s’en prend à un cadre géographique et géopolitique européen sous influence américaine : « Washington et Bonn sont liés par une complicité d’agresseur et de fauteurs de guerre en puissance » et encore « l’agressivité extrême des impérialistes américains et leur sale guerre au Viet-Nam se dirigent également contre la détente et la paix sur notre continent » [5]. L’emploi de l’expression « notre continent » est tout à fait révélateur de la position concurrentielle du bloc de l’Est sur le plan de la politique européenne. Comme le fait remarquer Ulbricht, il faut bien garder présent à l’esprit le fait que les États membres du Traité de Varsovie se considèrent comme particulièrement compétents en ce domaine : « ils constituent deux tiers du continent européen et parlent au nom de plus de la moitié de sa population » [6]. Ulbricht dénonce dans ce cadre l’hypocrisie de l’Allemagne occidentale qui refuse de reconnaître les frontières de 1945 et menace directement les territoires de l’Est de l’Europe. Cette menace hégémonique ouest-allemande, renforcée par le soutien des Américains, est omniprésente dans le discours d’Ulbricht qui ajoute : « la vigilance politique est impérative pour tous les États socialistes » [7]. Le chef du parti et de l’État socialiste qualifie d’ailleurs de « délire » [8] la position ouest-allemande du Alleinvertretunsganspruch. Ce terme désigne le positionnement de la République fédérale en matière de politique extérieure et renvoie à la notion de Alleinvertretungsrecht (droit exclusif de représentation) tel que ce droit fut défini dans la Déclaration de Londres du 3 octobre 1954 par les Trois Puissances occidentales, considérant « le Gouvernement de la République fédérale comme le seul gouvernement allemand librement et légitimement constitué et habilité, de ce fait, à parler au nom de l’Allemagne, en tant que représentant du peuple allemand dans son ensemble » [9]. Cette prétention de la part de la RFA à une représentation exclusive de toute l’Allemagne se trouve d’ailleurs clairement exprimée dès 1949 dans la dénomination officielle du nouvel État ouest-allemand : le terme de Bundesrepublik Deutschland incarne, dans sa structure même, le refus catégorique du partage de l’Allemagne. Car le sigle BRD ne correspond pas à trois entités, comme on pourrait le croire, mais à deux seulement, dont l’équivalence est donnée comme naturelle : les termes de Bundesrepublik Deutschland imposent de fait, typographiquement et sémantiquement, l’adéquation entre l’État (la Fédération) et le territoire-nation, entre un système politique et la Kulturnation, entre la République fédérale et l’Allemagne [10]. La RDA en revanche s’était voulue d’emblée « République démocratique allemande » (Deutsche Demokratische Republik), ce qui allait lui permettre d’abandonner toute référence à la nation allemande en promulguant une « loi, portant complément et amendement à la constitution », entrée en vigueur le 7 octobre 1974 et qui stipulait désormais que « la RDA est un État socialiste, ouvrier et paysan » [11]. Mais en 1966, le gouvernement est-allemand vise encore une reconnaissance diplomatique de la part des puissances occidentales et la prétention ouest-allemande à représenter l’ensemble de l’Allemagne est systématiquement dénoncée par Ulbricht comme « un acte d’agression : cette prétention menace en permanence la paix en Europe, elle est l’une des causes principales des graves tensions qui compromettent la paix et la sécurité sur notre continent » [12]. Or il faut se souvenir qu’en 1949, la première constitution de la RDA se réclamait de ce même principe, en maintenant la souveraineté nationale sans restriction. Mais sous l’impulsion de l’Union soviétique, la position du SED a évolué, ce qui permet à Ulbricht au milieu des années 1960 de critiquer si ouvertement le principe de représentation exclusive de la nation allemande à l’Ouest. On rencontre un autre exemple de la condamnation est-allemande de cette politique de démarcation de la RFA, sur un plan strictement sémantique, dans l’emploi différencié, à partir des années 1970, du terme Alleinvertretungsanmassung qui met en avant « l’orgueil des impérialistes ». Parallèlement, il faut encore souligner que la RDA développera dès 1967, en réaction à la doctrine Hallstein, un équivalent socialiste sous le nom de « doctrine Ulbricht » : cette doctrine exigeait des États socialistes, entre autres choses, qu’ils n’établissent des relations diplomatiques avec la République fédérale qu’une fois qu’elle aurait reconnu en droit international la RDA. On peut également noter que le changement de constitution en 1968 admet la séparation de l’Allemagne en deux États, en posant dans l’article 1 que « la RDA est un État socialiste de nation allemande », ce qui veut dire que la RDA ne prétend pas à représenter la totalité. Mais la nouvelle constitution n’entend toutefois pas renoncer à la perspective d’une réunification, puisque l’article 8, paragraphe 2, précise bien que « la République démocratique allemande a pour mission nationale d’établir et d’entretenir des relations normales et de parvenir à la coopération des deux États allemands sur la base de l’égalité des partenaires » et surtout que « la RDA et ses citoyens recherchent l’élimination de la division de la nation allemande, qui a été imposée par l’impérialisme ; ils souhaitent le rapprochement progressif des deux États allemands jusqu’à ce que ces derniers puissent s’unir dans la démocratie et le socialisme » [13]. La position du SED sur la question européenne en septembre 1966 reflète finalement encore la quête identitaire d’une Allemagne socialiste en mal de reconnaissance, jouant le pacifisme pour sauvegarder son identité nationale. Face à Bonn et au regard de l’histoire récente, la RDA se définit comme « l’État de paix allemand » [14] et Ulbricht de conclure : « La République démocratique allemande est devenue, depuis 17 ans qu’elle existe, un facteur essentiel de la sécurité européenne » [15]. Le gouvernement socialiste s’appuie délibérément sur un discours de paix paneuropéen à visée sécuritaire, mais dont l’objectif à court terme est en réalité guidé par des considérations de politique intérieure. Ainsi peut-on lire, dans le même discours, à propos de l’Allemagne occidentale : « quiconque cède à sa pression en ne reconnaissant pas la République démocratique allemande en tant qu’État à part entière, favorise l’esprit de revanche et le militarisme ouest-allemands et porte atteinte à la sécurité européenne » [16].

Un discours à la fois pacifiste et anti-européiste

Il y a, à l’évidence, une stratégie de jeu d’échec dans les prises de position politiques de la RDA en matière de relations extérieures au cours des années 1960 et 1970. Le discours paneuropéen et sécuritaire du gouvernement est-allemand se lit avant tout comme un discours germano-allemand visant la reconnaissance de la RDA. Le discours pacifiste de Walter Ulbricht s’inscrit clairement contre l’option atlantique dans laquelle s’engage la RFA à la fin des années 1950 et coïncide avec le choix des Allemands de l’Ouest, suite à l’échec de la CED, de faire l’Europe tout en s’appuyant sur l’OTAN, ce que Denis Goeldel appelle « le tournant occidental » de la République fédérale [17]. Si la RDA critique vivement une construction européenne occidentale dans laquelle la République fédérale joue un rôle majeur, c’est en réalité pour pouvoir avancer sur le chemin de sa propre autonomie en tant que deuxième État allemand, pour favoriser sa propre reconnaissance diplomatique sur la scène internationale. En effet, malgré une situation de non-légitimité au plan international [18], scellée dès 1949 par un véritable embargo diplomatique de la part des puissances occidentales qui donnaient pour consigne à leurs ambassades à l’Est la plus extrême prudence vis-à-vis de toute tentative de rapprochement avec l’Allemagne socialiste, la RDA a su « aménager ses relations extérieures à l’intérieur d’un réseau de dépendances » [19]. Avec la théorie soviétique des deux États proclamée en juillet 1955, l’URSS renonçait à l’objectif d’une Allemagne unique au bénéfice de la construction d’un État séparé à l’Est. Mais elle avait transféré à la RDA dès mars 1954 – action confirmée par le traité du 20 septembre 1955 – une souveraineté qui de facto continuait à ne pas exister : c’est pourquoi à partir de 1956, les relations extérieures du SED concentrèrent tous les efforts sur l’obtention de la reconnaissance en droit international du deuxième État allemand, ce qui aboutit à une instrumentalisation des relations extérieures de la RDA à la recherche d’une légitimité sur le plan diplomatique. C’est en ce sens que le discours extérieur de la RDA dans les années 1960 et 1970 relève d’un positionnement incontestablement anti-européiste. L’européisme désigne une volonté d’unification politique supranationale des pays européens. L’Europe n’est pas encore une entité politique, mais dans la conception européiste, elle le deviendrait et priverait du même coup les nations concernées de leur indépendance. Les courants nationalistes combattent l’européisme, au nom de la défense de l’indépendance de leurs nations respectives, ce qui fut exactement le cas de l’attitude de l’Allemagne de l’Est face à la construction européenne. La motivation principale de la RDA était le maintien de la RFA en tant que nation, car cette condition était essentielle à la procédure de reconnaissance du deuxième État allemand par les puissances capitalistes. « La politique occidentale du SED devait donner à la RDA sa propre identité, conformément à la division de la nation allemande en un État capitaliste sous la forme de la République fédérale et un État socialiste sous la forme de la RDA formulée par la constitution de 1974 » [20]. Si la République fédérale avait risqué de céder des parts de souveraineté nationale au profit d’une entité européenne supranationale, comme le permettait d’ailleurs la Loi fondamentale remarquablement novatrice sur ce point (l’article 24 prévoyant la possibilité pour le pouvoir fédéral d’un transfert de souveraineté sur des institutions interétatiques, tout comme la possibilité de s’insérer dans un système de sécurité collective, en vue de promouvoir et d’assurer une paix durable en Europe et dans le monde), il serait devenu très délicat, voire impossible à la RDA de réclamer à son voisin occidental la reconnaissance de son existence. Or la RFA et sa politique du Alleinvertretungsanspruch représentaient l’obstacle majeur à l’existence politique de la RDA sur la scène internationale. Il suffit de revenir un instant sur la dénomination des deux États allemands après 1945 pour cerner le hiatus fondamental entre, d’un côté, une République fédérale d’Allemagne dont le nom évoque d’emblée l’équation entre État et nation, et une République démocratique allemande qui, dans sa première constitution, se réclame elle aussi de la nation allemande. L’utilisation courante du sigle BRD à l’Est fut, en raison de son analogie avec le sigle DDR, une façon de remettre sur un pied d’égalité les deux Allemagnes avant même tout acte de reconnaissance officielle, alors qu’à l’Ouest on ne parlait que de la « Bundesrepublik / République fédérale » et l’on se refusait à l’emploi du sigle « DDR/RDA » autrement que sous le couvert de guillemets destinés à souligner le caractère illégitime de l’autre Allemagne. Les termes de Ostdeutschland, pour désigner les territoires de l’ancien Reich allemand à l’est de la ligne Oder-Neisse, ou de Mitteldeutschland [21], pour désigner la RDA, représentent à l’Ouest, au moins jusqu’en 1973, des dénominations euphémistiques traduisant clairement un refus de reconnaissance de l’autre État allemand. La France adoptera d’ailleurs elle aussi ces dénominations (Allemagne de l’Est, Allemagne centrale, Allemagne orientale) dont le caractère purement géographique avait pour objectif de masquer la réalité politique et idéologique du conflit entre les deux Allemagnes. Dans la zone d’occupation soviétique en revanche, le nouvel équilibre géopolitique fut dès le départ valorisé, puisque c’est de la déconstruction territoriale qu’allait naître le nouvel État socialiste, la RDA. Le 7 octobre 1949, l’autre Allemagne est fondée sous le nom de République démocratique allemande, où l’on voit bien que cette fois la notion de partage est entérinée puisque l’emploi de l’adjectif « deutsch/allemand » signifie clairement qu’il peut exister d’autres États de nation allemande. Il faudra attendre le 25e anniversaire de la RDA pour que toute référence à la « nation allemande » disparaisse de la constitution de la RDA. Mais à ce moment-là, la RDA vient de parvenir, au terme de longs efforts, grâce au Traité de Moscou de l’été 1970 puis au Traité fondamental avec la République fédérale en 1972, à une reconnaissance officielle sur le plan international, ce qui va mettre fin aux revendications existentielles qui ont guidé la position anti-européiste de la RDA jusque-là.

Échos du discours anti-européiste de la RDA dans la revue Rencontres

On trouve un écho intéressant de ce discours à la fois pacifiste et anti-européiste de la RDA dans la revue Rencontres franco-allemandes, bulletin d’information de la société d’amitié « Échanges franco-allemands », « Association française pour les échanges culturels avec l’Allemagne d’aujourd’hui », créée en avril 1958 à Paris à l’initiative de citoyens français issus de la Résistance et proches du Mouvement de la paix et de militants communistes. Comme en témoignent les réactions individuelles à la création des EFA, le souvenir de la Résistance et de la lutte anti-fasciste joue un rôle prépondérant dans la méfiance envers la République fédérale et une possible alliance avec l’ancienne puissance militaire prussienne. Les témoignages des premiers adhérents publiés dans le bulletin n° 1 de la revue Rencontres en novembre 1959, sous la rubrique « Des Français de toutes opinions saluent notre initiative », décrivent la RDA comme « une seconde Allemagne – totalement différente de la première – où l’on craint la guerre, le “militarisme” », une Allemagne « purgée de son nazisme » ; les nouveaux adhérents souhaitent « favoriser la paix » et sont d’avis que « l’existence de la République démocratique allemande est d’une grande importance pour le maintien de la paix en Europe ». Or, dans le contexte de détente internationale qui marque la fin des années cinquante, ce désir de paix, pour incontestable qu’il soit, apparaît comme l’expression d’une stratégie très largement dictée par l’URSS à l’Est et le PCF en France, dont l’influence sur les EFA n’est pas à négliger [22]. Toutefois, le bulletin Rencontres ne peut pas être considéré à cet égard comme un agent du parti communiste dans la mesure où l’on ne trouve qu’un écho très modéré, voire quasi inexistant du discours par ailleurs très virulent du PCF contre la mise en place du Marché commun [23]. La grande pluralité d’opinions [24] qui caractérise le discours du bulletin Rencontres depuis sa création explique en partie la position particulière du discours des EFA, qui réside dans l’articulation de sensibilités très diverses se rejoignant sur le refus d’une construction européenne au bénéfice de la République fédérale. Ce qui demeure présent dans la revue française, c’est un discours de paix certes d’inspiration communiste, mais qui reflète aussi plus généralement une position de résistance intellectuelle qui s’inscrit par défaut contre une construction européenne orchestrée par la RFA. L’orientation pacifiste de la revue est ainsi sans cesse rappelée dans les différents éditoriaux. « Œuvrer à la véritable réconciliation entre les peuples français et allemand dans l’esprit de la coexistence pacifique et en tenant compte de la réalité des deux États allemands, voilà notre tâche », écrit Louis Mascarello, membre de la présidence des EFA, en novembre 1964 [25]. Les membres et acteurs volontaires des EFA ne sont cependant pas ignorants des enjeux politiques de la question allemande : « L’Allemagne, c’est un fait, est devenue “un signe de contradiction”, plus prosaïquement, l’objet d’une querelle politique, d’un marchandage stratégique », remarque encore l’historien Georges Castellan au printemps 1965 [26]. D’ailleurs, dès le troisième numéro du bulletin Rencontres, destiné à préparer la première Assemblée générale annuelle, on constate l’engagement des EFA en faveur de la reconnaissance de la RDA. La formulation et le ton rappellent le discours est-allemand et trahissent le « pilotage » politique communiste de l’association : « La reconnaissance diplomatique de la République démocratique allemande contribuerait à la liquidation des séquelles de la 2e guerre mondiale en Europe et faciliterait la détente internationale » [27]. À partir du milieu des années soixante, la campagne pour la reconnaissance du deuxième État allemand s’intensifie. Dès septembre 1965, on peut lire : « La reconnaissance de la RDA serait […] une mesure réaliste, répondant aux intérêts profonds de notre pays, ainsi qu’à notre souci d’indépendance nationale et de paix » [28]. Or cette volonté de paix s’inscrit dans un cadre européen comme le rappelle Jacques Denis [29] en novembre 1965 à l’occasion du 16e anniversaire de la RDA : « Un jour, l’unité allemande se refera, elle sera l’œuvre du peuple allemand lui-même. La France ne doit pas gêner cette œuvre par un comportement qui aggrave les obstacles à la paix européenne » [30]. Le fait pour la France de refuser la reconnaissance diplomatique de l’autre État allemand, alors qu’elle a construit le Marché commun avec son voisin la RFA, est considéré comme contraire aux intérêts pacifiques d’une Europe aux frontières plus larges que la petite Europe des Six. La paix apparaît bien comme le lien qui unit la RDA et la France, et c’est « dans l’intérêt de la paix et de l’amitié entre tous les peuples » que les EFA publient en octobre 1966 – soit pratiquement en réaction à la demande expresse d’Ulbricht dans son discours du 13 septembre – un petit encart en bas de page dans lequel les membres de la délégation française de la FNDIRP (Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes, fondée en 1945), ayant participé à un voyage en RDA en août 1966, « demandent au gouvernement français de bien vouloir reconnaître la République démocratique allemande » [31]. En janvier 1967, un éditorial de Roland Lenoir intitulé : « Une assurance contre le danger : la RDA » dit de manière explicite l’inquiétude profonde qui fait suite au succès du parti néo-nazi aux élections de Bavière et exprime de manière plus générale l’argument anti-européiste du discours de paix des EFA, principalement dirigé contre une Allemagne de l’Ouest jugée potentiellement dangereuse au regard de l’histoire récente. La revue prendra à partir de 1970 un caractère résolument militant en diffusant auprès de ses adhérents une pétition en faveur de la reconnaissance officielle de la RDA par la France (n° 62) qui recueillera un nombre important de signatures (175 000 selon les EFA en mai 1972, 250 000 selon le germaniste Gilbert Badia [32]…). Une première pétition pour la reconnaissance de la RDA paraît dans le numéro de février-mars 1970, suite aux déclarations de Willy Brandt sur la nécessité de négociations entre Bonn et Berlin-Est : le texte de présentation stipule que « la RDA est un élément essentiel de la coopération et de la sécurité européenne : il n’y aura pas de paix en Europe, il n’y aura pas d’Europe sans la reconnaissance de ses frontières. […] L’intérêt de la France, l’intérêt de l’Europe et de la Paix se rejoignent pour réclamer la reconnaissance diplomatique de la RDA ». L’engagement politique des EFA devient de plus en plus patent comme l’indique dans l’éditorial de ce même bulletin Georges Castellan avec un sens indéniable de la formule : « Il dépend de nous tous aux EFA que la politique allemande de la France soit un élixir de réconciliation et de paix » [33]. L’engagement politique de l’association est également manifeste dans le changement d’intitulé de la revue qui devient au n° 63, après décision adoptée lors du 4e Congrès d’avril 1970 : « Organe de l’Association pour la coopération entre les deux États allemands et la reconnaissance de la République Démocratique Allemande », titre qui sera conservé jusqu’en 1973. Les échos en France du discours anti-européiste de la RDA tels qu’on les trouve exprimés dans le bulletin Rencontres franco-allemandes se déclinent donc majoritairement sur le mode d’un discours de paix en faveur de la reconnaissance du deuxième État allemand. Mais ce discours se révèle à l’examen moins monolithique que prévu, puisqu’il comporte également une dimension nationale non négligeable, qui fait toute la spécificité de la position française. Dès 1969, un éditorial de Roland Lenoir, faisant explicitement le lien entre « la reconnaissance de la RDA et la sécurité européenne », se terminait par cet argument national : « Il apparaît plus nettement que jamais que la normalisation de nos rapports avec la RDA, cinquième puissance industrielle de l’Europe, contrepoids aux pressions de Bonn, est précisément cette position qui “sauvegarde notre indépendance nationale” » [34]. Il ressort clairement de la lecture des bulletins Rencontres que le discours des EFA en faveur d’une reconnaissance diplomatique de la RDA par la France équivaut à une autre forme d’instrumentalisation, nationale et interne cette fois, puisqu’il énonce en filigrane une critique sévère envers la politique française subordonnée aux décisions de Bonn comme le signale le titre sans équivoque de l’article de Jacques Denis au printemps 1971 : « Pour que la France joue le rôle qui devrait être le sien [35] ». Et Louis Périllier [36] d’ajouter : « La réalité est que la France n’a aucun intérêt à s’opposer à la reconnaissance de la RDA. Le jour où la République fédérale reconnaîtra la RDA, bien sûr la France la reconnaîtra immédiatement, mais pas avant, et c’est cela l’erreur, car nous sommes un grand pays et nous pourrions fixer une attitude nationale sans la subordonner à un autre pays. Voilà ce qu’est la politique française. Nous ne pouvons que le déplorer. Pour peser sur elle, il y a tout un travail sur l’opinion publique qu’il nous faut absolument faire » [37]. Telle était donc, au-delà de la reconnaissance de la RDA, la mission « nationale » de l’association pluraliste des EFA.

De sa création en 1958 à la reconnaissance de la République démocratique allemande par la communauté internationale en 1973, l’Association « Échanges franco-allemands » s’est fait l’écho fidèle du discours à la fois pacifiste et anti-européiste de l’Allemagne socialiste. Le discours de paix des EFA, produit dans le sillage des orientations de politique extérieure de la RDA, s’inscrit délibérément contre une Europe communautaire sous domination ouest-allemande en utilisant l’argument de la sécurité collective. Mais ce faisant, il revêt aussi une dimension de politique intérieure non négligeable, véhiculant pour une certaine France un enjeu politique national : le moyen de conjurer le spectre d’une République fédérale dominatrice. Force est de constater qu’une même rhétorique de la « mise en péril » [38] formate le discours pacifiste de la RDA contre une construction européenne qui serait le reflet des intérêts germano-américains et domine également la position de résistance anti-européenne d’un certain nombre d’intellectuels français de tous horizons dans les années 1960 et 1970. En fin de compte, le discours des EFA révèle moins un rapport de dépendance et de tutelle vis-à-vis de Berlin-Est et de Moscou qu’il ne trahit, dans son action en faveur de la reconnaissance de l’autre Allemagne – et donc dans son opposition à une République fédérale en passe de redevenir souveraine –, une habile instrumentalisation par la France de la politique étrangère du SED et de la RDA à des fins de politique intérieure.

[1] Walter Ulbricht, Rapport à la 13e session du Comité central du Parti socialiste unifié d’Allemagne, le 13 septembre 1966, « Pour la sécurité européenne et la détente entre les deux États allemands », dans Documents de politique nationale de la RDA, Dresde, Zeit im Bild, 5/1966.

[2] Michael Lemke, « Les relations extérieures de la RDA de 1949 à 1966 », dans Ulrich Pfeil (dir.), La RDA et l’Occident (1949-1990), Asnières, PIA, 2000, p. 81-98.

[3] En vertu des Accords de Paris, le réarmement allemand est possible, mais seulement dans le cadre du commandement intégré de l’OTAN et si l’Allemagne renonce aux armes ABC (Atomique, Biologique, Chimique).

[4] Walter Ulbricht, « Pour la sécurité européenne et la détente entre les deux États allemands », op. cit., p. 7.

[5] Ibid., p. 8 et 9.

[6] Ibid., p. 12.

[7] Ibid., p. 15.

[8] Ibid., p. 27.

[9] Alfred Grosser, « L’Allemagne des incertitudes », Revue d’Allemagne, tome I, janvier-mars 1969, p. 6-31, citation p. 12.

[10] Cf. Hélène Yèche, « Territoire(s) et Identité(s) en RFA et RDA : approche sémantique d’une réalité historique », Cahiers du Mimmoc [en ligne], n° 3, juillet 2007. http://edel.univ-poitiers.fr/cahier... (page consultée le 1er avril 2009).

[11] Georges Castellan, La République Démocratique Allemande, Paris, PUF, 1987 (1re éd. : 1961), p. 11-12.

[12] Walter Ulbricht, « Pour la sécurité européenne et la détente entre les deux États allemands », op. cit., p. 31.

[13] Georges Castellan, « La République démocratique allemande. Son évolution intérieure (situation au 1er mars 1968) », Revue d’Allemagne, tome I, janvier-mars 1969, p. 78-91, citation p. 86.

[14] Walter Ulbricht, « Pour la sécurité européenne et la détente entre les deux États allemands », op. cit., p. 18.

[15] Ibid., p. 33.

[16] Ibid., p. 24 .

[17] Denis Goeldel, Le tournant occidental de l’Allemagne après 1945, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2005.

[18] En 1966, 33 États au total entretenaient des rapports plus ou moins étendus, mais officiels avec la RDA ; cependant parmi eux ne figurait, à l’exception de la Finlande, aucun pays capitaliste. Cf. Georges Castellan, « La République démocratique allemande », dans Allemagne, actualité et perspectives, journées d’études organisées à Paris les 29 et 30 octobre 1966 par les Échanges franco-allemands, Paris, PUF, 1967, p. 29-45, citation p. 33.

[19] Michael Lemke, « Les relations extérieures de la RDA de 1949 à 1966 », op. cit., p. 82.

[20] Marianne Howart, « La politique occidentale de la RDA 1966-1989 – Entre le renforcement international et l’offensive idéologique », dans Ulrich Pfeil (dir.), La RDA et l’Occident…, op. cit., p. 106.

[21] John Jürgen (dir.), « Mitteldeutschland ». Begriff - Geschichte – Konstrukt, Rudolstadt, Hain-Verlag, 2001.

[22] Voir à ce propos les travaux de Ulrich Pfeil, Die « anderen » deutsch-französischen Beziehungen – Die DDR und Frankreich 1949-1990, Cologne, Böhlau Verlag, 2004, p. 270-271.

[23] Sur ce point, on se reportera utilement à la lecture des décisions du Bureau politique du PCF au moment de la mise en place du Marché commun : Archives du parti communiste, Bobigny, BP_19570108_01, Le Marché commun européen, 8 janvier 1957 ; BP_19570115_01, Réunion du Bureau politique, 15 janvier 1957 ; BP_19580411_01, Réunion du Bureau politique, 4 novembre 1958 ; BP_19590224_01, Réunion du Bureau politique, 24 février 1959 ; BP_19590407_01, Réunion du Bureau politique, 7 avril 1959.

[24] « L’adhésion à l’Association, ou la participation aux manifestations qu’elle organise, n’implique aucune prise de position. […] L’Association s’adresse à tous les Français que cette initiative intéresse ». Appel du doyen Chatelet, Rencontres franco-allemandes, n° 1, novembre 1959, p. 1.

[25] Louis Mascarello, « Faire mieux encore », Rencontres franco-allemandes, n° 30, novembre 1964, p. 3.

[26] Georges Castellan, « Bilan culturel », Rencontres franco-allemandes, n° 33, mars-avril 1965, p. 3.

[27] Rencontres franco-allemandes, n° 3, février 1960, p. 1-2.

[28] Rencontres franco-allemandes, n° 36, septembre 1965, p. 3.

[29] Jacques Denis (1922-2008), ancien résistant, journaliste et militant internationaliste du PCF.

[30] Rencontres franco-allemandes, n° 38, novembre 1965, p. 2.

[31] « Reconnaître la RDA », Rencontres franco-allemandes, n° 43, septembre-octobre 1966, p. 7.

[32] Gilbert Badia, « L’association France-RDA », dans Ulrich Pfeil (dir.), La RDA et l’Occident …, op. cit., p. 453-464.

[33] « À moitié vide ou à moitié pleine », Rencontres franco-allemandes, n° 60, février-mars 1970, p. 3.

[34] « La reconnaissance de la RDA et la sécurité européenne », Rencontres franco-allemandes, n° 54, janvier-février 1969, p. 2.

[35] Rencontres franco-allemandes, n° 65, mars-avril 1971, p. 14-18.

[36] Louis Périllier, Président-délégué des EFA, membre de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste.

[37] Rencontres franco-allemandes, n° 65, mars-avril 1971, p. 18.

[38] L’expression de la peur du déclin de la nation par la menace de la souveraineté nationale repose sur un procédé rhétorique qu’Albert Hirschmann a appelé la thèse de la « mise en péril » (jeopardy). Cf. Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, traduction française de : The Rhetoric of Reaction : Perversion, Futility and Jeopardy, 1991.


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