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La mémoire de l’anti-européisme, des années 1950 à 2005



Bernard BRUNETEAU

Le 21 mai 2005, dans le cadre de sa campagne contre le projet de Traité constitutionnel, le mensuel Démocratie et socialisme (qui entend « ancrer le PS à gauche ») citait de larges extraits du discours du 18 janvier 1957 de Pierre Mendès France à l’Assemblée nationale sous le titre « PMF et l’Europe libérale » appelant ses lecteurs « à (le) savourer doucement ». Le 2 mai précédent, dans le cadre de la même campagne, le journal L’Humanité publiait l’appel à voter « non » de 33 résistants et déportés qui estimaient que le traité allait à l’encontre des valeurs du Conseil national de la Résistance. Il faisait étrangement écho à un autre appel prononcé en 1954, dans les mêmes termes et dans le même journal, par la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (fondée par le PCF) s’insurgeant contre la CED. Dans Le Figaro du 4 décembre 1991 enfin, le gaulliste Léo Hamon opposait « vraies nations et fausse Europe », reprenant dans sa diatribe contre le projet d’Union européenne négocié à Maastricht, les termes qu’il utilisait contre celui de Communauté politique européenne (CPE) 38 ans auparavant. Communiste, socialiste, gaulliste… Le début des années 1950, les années 1991-2005… La porosité idéologique et la diachronie de l’argumentaire antieuropéiste ne peuvent qu’interroger l’historien des idées et des cultures politiques. Cet argumentaire suggère que la résistance intellectuelle à l’intégration européenne n’est pas à analyser seulement sous l’angle d’une défense de la souveraineté nationale mais peut-être d’abord comme celle d’un modèle démocratique mythifié par une culture politique transversale. La permanence des arguments nous conduit à proposer la notion de « clivage fondateur mémorisé » pour décrire et expliquer l’« antieurope » de la CECA au projet de Traité constitutionnel.



L’anti-européisme, de l’Acte unique au projet de Traité constitutionnel

Des années 1980 à 2005, on voit se structurer un anti-européisme articulant des sensibilités politiques et idéologiques d’une grande diversité. Deux corpus à l’ambition fédératrice avérée nous sont apparus particulièrement dignes d’intérêt pour le préciser : pour les années 1980-1990, la Lettre de la République moderne, l’organe de liaison du club fondé par Jean-Pierre Chevènement (et qui reproduit notamment les colloques organisés par le club) et, pour les années 2000, le mensuel Bastille République Nation. Ce dernier, fondé par un ancien journaliste de L’Humanité, Pierre Lévy, critique à l’égard de la mutation européenne du PCF opérée sous Robert Hue, se veut « progressiste radicalement eurocritique » en faisant appel aux collaborations les plus diverses : gaullistes (les députés européens William Abitbold et Paul-Marie Coûteaux, le vice-président de l’Académie du gaullisme, François Lardeau), socialistes du Mouvement des citoyens, syndicalistes CGT, royalistes (Bertrand Renouvin, directeur politique de Royaliste, auteur du Krach de l’euro), représentants d’organisations eurocritiques (Comité Valmy pour une Europe des peuples et nations souveraines, Alliance pour la souveraineté de la France), membres de l’équipe du Monde diplomatique, universitaires sympathisants (Édouard Husson, Jean-Paul Bled, Yvonne Bollman, Michel Vovelle, Jacques Sapir).

Le parcours de ces corpus nous permet d’entrevoir un anti-européisme fondé sur un triple discours : économiste, nationiste, démocratique.

Un discours économiste

On y dénonce essentiellement la logique d’une zone de libre échange déterminée par une « application doctrinaire de l’idéologie de la libre concurrence », « faux nez d’une rapacité commerciale de grands groupes privés » et qui assimile l’Europe à « un protectorat US au sens colonial du terme ». On s’insurge corrélativement contre le pouvoir de la Commission (le « gouvernement économique » de l’Europe) dont les mécanismes visent à imposer à la politique économique des États le principe de concurrence et tous ses instruments : direction de la concurrence, pacte de stabilité, BCE et euro. Un constat s’impose : les normes de Bruxelles conduisent au « massacre social, industriel et culturel » et au « dumping social » aux antipodes de la nécessaire harmonisation sociale des systèmes sociaux européens. Une opposition structurante : au « gouvernement par les règles » s’oppose la « volonté collective ».

Un discours nationiste

Un leitmotiv récurrent se retrouve : l’Europe se fait au bénéfice de l’Allemagne. Le modèle allemand serait en effet la « matrice tout terrain du processus en cours », qu’il s’agisse de l’« ethnicisme » qui promeut une Europe des minorités, des langues régionales et des autonomies régionales à partir d’une conception romantique de la Nation, du fédéralisme qui s’inspire de la tradition du Saint-Empire et de la subsidiarité catholique, et même de l’élargissement à l’Est qui prend l’allure d’une « hégémonie », voire d’une « annexion ». En bref, ce à quoi il est donné d’assister, c’est à la résurgence d’une Allemagne conquérante et dominatrice (« l’Europe globe-allemand ») qui accomplirait sous d’autres formes le projet européen du national-socialisme. Une opposition structurante : la France, « môle républicain qui place le citoyen avant le marché » dans le cadre d’une Europe ouverte sur le Sud (Maghreb, Afrique) et l’universel / une Allemagne qui cherche à résoudre son problème de la citoyenneté et de la nation dans le cadre d’une Europe continentale régionalisée.

Un discours démocratique

L’Europe fédérale est d’abord oligarchique, c’est celle des élites et des réseaux qui ignorent les peuples. Le « peuple européen » n’existant par ailleurs pas, la « gouvernance » est la forme institutionnelle correspondant à un système où le peuple est absent. Elle est jugée comme une remise en question radicale des formes de la démocratie représentative, à terme comme « véritable privatisation de la décision publique ». L’Europe, c’est donc le retour à des formes pré-politiques, antérieures à 1789 : on stigmatise ainsi la restauration de l’aristocratie, de la féodalité des régions, de l’« empire médiéval ». Une opposition structurante : le modèle de 1789 qui inaugure le « peuple-nation » et qui affirme « le pouvoir égalisateur de la politique » / le système supranational néo-impérial où les grands choix sont hors de portée de la volonté populaire. Ce discours s’inscrit dans un contexte précis : celui de la fragilisation des souverainetés nationales, symptôme le plus lourd de la « déterritorialisation du monde » (Bertrand Badie) et dont l’Union européenne serait une manifestation. On peut donc invoquer quelques déterminants de sa production. Si l’on suit Jean-Marc Ferry, le retour à l’État-nation serait une réponse : – au « besoin d’appartenance » de toute communauté. Un décalage croissant s’observe en effet depuis les années 1980 entre la « communauté morale » (la communauté de croyances, d’attitudes, de valeurs partagées entre les individus d’un même groupe socio-historique) et la « communauté légale » (le cadre où s’appliquent des politiques publiques). Le recoupement se faisant mal, un doute s’installerait sur la légitimité de la communauté politique dans laquelle les citoyens vivent. C’est le déficit de l’espace public européen, cette « démocratie sans démocrates » (Ralph Dahrendorf). C’est aussi le vide sémantique à l’égard de la qualification de cette « union » qui susciterait irritation et mécontentement. Sans réponse claire, le vide serait donc comblé par des réactions « nationales ». – ce retour serait une réponse car l’État-nation reste une ressource : comme alternative à l’Europe qui montre ses limites protectrices dans le contexte de mondialisation ; comme rempart civique à la tentation identitaire du « néo-tribalisme ». – et s’il est resté une ressource, c’est que longtemps l’européanisation s’est faite à partir des bénéfices nationaux escomptés, la construction européenne s’assimilant longtemps à un véritable « sauvetage » de l’État-nation (Alan Milward). L’approbation majoritaire dont a longtemps bénéficié l’unification européenne procède moins en effet d’une représentation de soi « européenne » que de préoccupations nationales (bénéfices économiques, réincarnation de la puissance, visibilité internationale…). La forme du soutien populaire à l’Europe démontrait à l’évidence que l’Europe n’était pas entrée dans la phase post-nationale et « cosmopolitique » appelée de leurs vœux par le sociologue Ulrich Beck et le philosophe Jürgen Habermas [1]. Pourtant, l’analyse des attitudes des opinions publiques et des élites politiques dans leur rapport à l’intégration européenne tend à montrer que les représentations de l’Europe sont indissociables d’une analyse de la culture politique nationale au sein de laquelle elles s’inscrivent [2]. La pensée française est ainsi « à l’épreuve de l’Europe » [3]. La tâche de l’historien est de montrer qu’elle ne l’est pas seulement depuis l’Acte unique. Un retour vers l’autre moment d’accélération de l’intégration européenne, les années 1950-1957 avec le continuum CECA-CED-CPE-CEE-Euratom, est ainsi riche d’enseignement. On remarquera que le positionnement à l’égard de l’Europe s’effectue exactement dans les mêmes termes.

La constitution du positionnement antieuropéiste

Ce positionnement peut être précisé à partir de la lecture de L’Année politique et économique, la revue eurocritique qui, sous la direction du professeur de droit Bernard Lavergne, a eu une dimension fédératrice de plusieurs sensibilités (gauche coopérativiste, gaullisme, démocratie-chrétienne) inclinant à une posture « national-républicaine ». À côté de Bernard Lavergne qui livre l’essentiel des articles « européens » (32 entre 1950 et 1957), on remarque ainsi les signatures de Michel Debré, Léo Hamon, René Capitant, Joseph Hours, Jacques Gascuel, Henri Laporte… Dans les années 1950, l’identification des transformations négatives que la France subirait avec l’Europe se fait à partir d’un triple refus :

Le refus de la libéralisation des échanges

Du plan Schuman au projet de Marché commun, il s’agit de dénoncer « la concurrence la plus totale et la plus impitoyable », celle qui fait revenir « aux jours anciens où régnait le principe du laissez-faire laissez-passer » et « la très vieille idée du libre-échange ». Dans le Marché commun fondé sur la libre circulation des marchandises, des capitaux et des personnes, l’État national est donc voué à n’être qu’une fiction. L’idéologie concurrentielle imposée par la Haute Autorité ou les Commissions de 1957 dépossède en effet l’État de ses pouvoirs d’intervention. Le choix d’une stratégie économique conduit à une unité factice car les intérêts économiques divisent au sein d’une Europe des Six où n’existe pas de sentiment européen apte à sublimer, comme peut le faire le sentiment national dans le cadre de l’État, les désagréments et les souffrances d’une mise en concurrence. Une opposition structurante s’établit ainsi entre une « petite Europe » de la libre concurrence et l’idéal d’une modernisation intérieure s’accompagnant d’un abaissement modéré du protectionnisme et de relations économiques dans le cadre de l’OECE.

Le refus d’une petite Europe qui se fait au bénéfice de l’Allemagne

L’Europe se fait d’abord au bénéfice des intérêts matériels de l’Allemagne : la CECA est un marché de remplacement pour la perte de la Mitteleuropa, Euratom lui garantira la technologie nucléaire et le Marché commun avantagera sa démographie et sa production industrielle. L’Europe se fait ensuite au bénéfice de ses intérêts géopolitiques : la CED (« revanche d’Hitler ») assure une domination germano-américaine, la CPE laisse augurer le retour futur de la Grande Allemagne voire d’une expansion vers l’Est (article 103). En bref, « le fédéralisme n’a fait que revêtir de ce mot magique le pangermanisme » et l’Europe unie n’est qu’un « nouveau Munich ». L’Europe se fait enfin au bénéfice de son modèle politique : le fédéralisme d’essence catholique inspiré de Goerres et Schlegel, l’Empire, la nation romantique. L’Europe de 1952 est un « avatar imprévu de ce que fut le Saint-Empire. Il s’agit aussi de briser les États-nations au profit de ces organismes intermédiaires : corporations, communes, collectivités locales en tous genres ». Une opposition structurante se profile alors entre une « petite Europe » allemande dans son inspiration et une France, « nation mondiale », agissant au sein d’une Grande Europe dans une relation privilégiée avec la Grande-Bretagne et dans le cadre d’une entente occidentale unie par une culture démocratique commune.

Le refus des délégations de souveraineté nationale et populaire

L’Europe intégrée signe la perte d’indépendance de l’État : on pointe les pouvoirs discrétionnaires de la Haute Autorité ou de la Commission d’Euratom dont les dispositions font litière de toute autonomie nationale dans les domaines économiques les plus divers. C’est l’abdication du droit de prendre des décisions en matière de régime monétaire et fiscal, de charges sociales, salaires, prix d’achat des matières premières, quotas de production, subventions, détermination des programmes d’investissement, droits de douane, concentration d’entreprises… On s’appesantit sur le fait que l’attribut capital du pouvoir politique contemporain est de fixer l’équilibre prix/salaires. On pointe pareillement l’effet de l’application de l’article 3 de la CPE (qui précise que les dispositions de la Convention de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales sont partie intégrante du statut constitutionnel), à savoir les inévitables empiètements en matière de droit civil et public. Mais l’Europe intégrée, c’est aussi la rupture du lien de l’État avec le peuple qui l’a investi, c’est la fin du droit du peuple à se gouverner lui-même : négociations faites sous le manteau, Parlement tardivement saisi, silence des partis de gouvernement, désinformation de médias complaisants, ratification hâtive… L’Europe intégrée, c’est enfin la dépossession du pouvoir national de la décision politique et le blanc-seing donné à un homme (Monnet) et son équipe de technocrates, à tous les « compétents ». Une opposition structurante se constitue entre un État souverain investi par le suffrage populaire depuis 1789 et une Europe intégrée dont la supranationalité apparaît comme une rémanence de l’Ancien Régime.

La hantise des transformations négatives que subirait la France, en 1950-1957 comme en 1992-2005, nourrit ainsi dans les deux corpus l’image inversée d’un modèle politico-social présenté comme éminent et glorieux, un âge d’or donc s’apparentant à un mythe (comme système de représentations de traits réels mais exagérés par l’imaginaire collectif). Cela nous met sur la piste d’un conflit conceptuel de longue durée entre ce modèle démocratique de référence et les novations induites par les méthodes et les objectifs de l’Europe communautaire. On voit à l’œuvre l’expression d’une nostalgie, sous la forme d’une critique « nationale » et « démocratique » se renforçant mutuellement, tant en 1950 que dans les années 1990-2000 : – une critique démocratique de la supranationalité politique dans la mesure où le découplage programmé de l’État et de la nation, supposé mieux correspondre à la culture politique et à l’expérience historique de l’Allemagne, abolirait le milieu de la politique démocratique par excellence, le lieu le plus éprouvé d’expression du pouvoir collectif et du contrôle des pouvoirs du fait du processus d’intériorisation de la tradition de 1789. – une critique démocratique de l’expertise technocratique (les « experts », les « technocrates », les « compétents », les « organisateurs ») qui prend pour cible le constructivisme d’un Monnet ou la gouvernance de l’Union européenne dans la mesure où ceux-ci expriment une méfiance libérale de la souveraineté moniste du peuple (du fait du décalage entre les institutions et la complexité des problèmes, il serait vain et impossible de connaître la volonté du peuple). L’opposition au « gouvernement économique » de l’Europe n’est pas seulement une expression de souverainisme national, mais relève d’un conflit entre deux modes de pensée s’incarnant dans deux figures : le « technicien » (méfiance envers les utopies, primat de la compétence sur l’élection, le consensus et le droit) et le « politique » (force de l’autodétermination collective, référence à l’histoire, la volonté générale et le principe majoritaire). – une critique démocratique de la modernisation par le marché qui fait de la politique économique, industrielle en particulier, un attribut de souveraineté dans le cadre d’un projet de « colbertisme high tech » (Elie Cohen) et d’économie obéissante où est valorisé le rôle de l’État central, arbitre et directeur (la planification indicative, la coordination des investissements). Un modèle français de politiques publiques où triomphait l’élite politico-administrative a connu une sorte d’apogée durant les « Trente glorieuses », de l’après-guerre aux débuts de la Ve République [4]. Légitimement exalté dans L’Année politique et économique de Bernard Lavergne, le modèle victorieux des années 1950 animé par le pouvoir d’impulsion des « fonctionnaires modernisateurs » a constitué la principale doctrine française de résistance au Marché commun dont le célèbre discours de PMF du 18 janvier 1957 à l’Assemblée nationale n’est que la pointe émergée. La référence au mode d’action dirigiste d’un État économiquement souverain nourrit toujours 50 ans plus tard l’antilibéralisme eurocritique.

Quelles conclusions tirer ?



Avec les débuts de la construction européenne, contemporains des tensions de la Guerre froide, du moment de rayonnement du « consensus modernisateur » français et d’interrogations nouvelles sur la nature de la « puissance » – soit une situation particulièrement riche d’enjeux – nous assistons à la naissance d’une division des élites et à la cristallisation d’une discrimination entre « Européens » et « Antieuropéens ». Certes l’Europe n’a pas provoqué un clivage au sein du système de partis national au sens de ceux identifiés par certains travaux de sociologie historique (Seymour Lipset, Stein Rokkan) qui ont montré que la compétition politique s’organise autour de quelques lignes de faille saillantes à partir de la mémorisation partisane de clivages originels. L’euroscepticisme a été absorbé à l’intérieur des structures partisanes existantes. Un clivage transversal a cheminé toutefois tout au long de la construction européenne. Et la relance de l’intégration des années 1980, Maastricht, l’euro et le projet de Traité constitutionnel ont provoqué un rejeu de failles en libérant la mémoire du clivage fondateur des années 1950. Fondateur ? Dans sa réponse au document d’inspiration fédéraliste publié par la CDU le 1er septembre 1994, Jean-Pierre Chevènement disait « cinquante-cinq ans après l’effondrement de 1940, [ne pas arriver] à partager cette philosophie de l’histoire ». Une exploration en amont, au sein de la pensée de la Résistance et de la France libre lorsqu’elle imagine l’après-guerre, montrerait en effet une égale méfiance pour une « fédération européenne » inévitablement promise dans le futur à l’influence allemande, en lui opposant une France déployant son « exceptionnalisme » dans un cadre mondial, atlantique et maritime (« la mer unit, la terre divise »). Guère plus loin en tout cas, car Léo Hamon n’omet pas de rappeler, en 1954, le caractère exemplaire de la tentative de Briand qui, loin d’exprimer un juridisme fédéraliste, prolongeait et renforçait les préoccupations nationales. Si le clivage fondateur rejoue si vite, c’est aussi parce qu’il a été entretenu par des mémoires partisanes, d’où l’importance de moments-relais : ainsi les années 1970 (la première cristallisation antieuropéenne gaullo-communiste lors du référendum de 1972, le débat polémique de 1977 sur l’élection du Parlement européen au suffrage universel engagé par le « comité d’action contre l’Europe germano-américaine », la campagne des élections européennes de 1979) où un argumentaire a été repris et rôdé. La mémoire française de l’anti-européisme appelle enfin une comparaison avec d’autres situations nationales où des clivages fondateurs ont pu être entretenus et un argumentaire mémorisé : celle de la Grande-Bretagne, de 1963-1972 (avec le fameux discours d’Enoch Powell à Lyons en février 1971) jusqu’aux années thatchériennes, avec les références à la souveraineté du Parlement et au « grand large » mondial ; celle du Danemark, de 1972 aux années 1990, avec l’idéalisation de la démocratie sociale et du scandinavisme…

[1] Jean-Marc Ferry, « Question européenne et intégration postnationale », dans Alain Dieckhoff, Christophe Jaffrelot (dir.), Repenser le nationalisme. Théories et pratiques, Paris, Presses de Sciences Po, 2006, p. 384 et sq.

[2] Anne Dulphy, Christine Manigand, Les opinions publiques face à l’Europe communautaire : entre cultures nationales et horizon européen, Berne, PIE-Peter Lang, 2004.

[3] Justine Lacroix, La pensée française à l’épreuve de l’Europe, Paris, Grasset, 2008.

[4] Pierre Muller, « Entre le local et l’Europe. La crise du modèle français de politiques publiques », Revue française de science politique, avril 1992, p. 275-297.


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