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Différences culturelles et risques géopolitiques : Esquisses de réflexion à partir de l’exemple coréen

Marc LEBAILLY

Il est nécessaire de focaliser l’attention sur l’impact du développement du système de production et d’échange capitaliste sur des cultures dominées. En effet, ce modèle économique est en passe de s’universaliser de manière hégémonique et d’atteindre son dernier développement : après les phases du capitalisme marchand depuis le XVIe siècle, puis celles du capitalisme industriel depuis le XIXe siècle, se développe, à la fin du XXe siècle, son dernier avatar avec les soubresauts récemment vécus, du capitalisme financier. Il paraît inéluctable que cette conversion au modèle capitaliste soit, dans un avenir proche, totalement consommée… Cette universalisation (pour ne pas dire mondialisation) peut paraître souhaitable, puisqu’en définitive les prévisions catastrophiques de Marx se sont trouvées, pour la plupart, démenties. En effet :

– L’accumulation du capital industriel et financier n’a pas entraîné une baisse tendancielle du profit car le progrès technique, facteur de productivité, a fantastiquement accéléré l’accumulation du capital sans baisser les taux de profit. – On n’assiste pas à une paupérisation de la classe ouvrière. C’est même l’inverse qui s’est produit. On constate une progression sans précédent des revenus des travailleurs. Mais en termes anthropologiques, existe-t-il vraiment, même dans nos sociétés développées, une classe ouvrière ? Avec Georges Dumézil, on repère dans la plupart des civilisations indo-européennes une organisation sociale trifonctionnelle (clerc, guerrier, producteur) qui se divise entre maîtres et esclaves. Toutefois, cette organisation des sociétés indo-européennes n’est pas généralisée, en particulier dans les sociétés asiatiques. – À l’issue de convulsions et de catastrophes entraînant la révolution et l’avènement de « l’Âge d’Or », la mort du capitalisme n’est donc pas d’actualité. Ce scénario, depuis la chute du mur de Berlin et la conversion chinoise à l’économie de marché, n’invite pas à penser que cette occurrence soit probable. Et cette prédiction s’est trouvée démentie et disqualifiée par la théorie schumpétérienne « des cycles et de la destruction créative ».

La pratique auprès des entreprises que nous approchons est ethno-anthropologique et non pas stricto sensu économique. Pas même micro économique. En tout cas pas directement, quoique nos interventions aient pour objectif, à travers les transformations culturelles que nous introduisons stratégiquement et conduisons opérationnellement, d’améliorer les performances économiques des entreprises. En effet, notre présupposé théorique consiste à considérer que l’entreprise, comme tout collectif social cohésif qui perdure, est constituée de deux faces : une face « Culture » régie par la pensée symbolique inconsciente (« sauvage » disait Claude Lévi-Strauss), une face « Échange économique » dont la production est régie par la pensée rationnelle consciente. Notre approche du corps social des entreprises est strictement structuraliste. Nous considérons que ce que l’anthropologie a théorisé concernant la cohésion des sociétés froides est aussi valable dans nos sociétés développées, quoiqu’occulté par l’envahissement de la pensée technique. L’hypothèse est que la performance économique s’avère d’autant plus forte que la cohésion sociale est assurée. Au moins dans les sociétés qui pratiquent ce qu’il est convenu de repérer comme capitalisme rhénan (weberien). Pour ce qui est du capitalisme libéral anglo-saxon de type welchien (General Electric), la cohésion sociale n’est pas censée être nécessaire à la performance, tout au moins à la performance à court terme. Nous sommes dans une logique contractuelle de l’organisation qui régirait la solidarité « organique » telle que Durkheim tente d’en donner le modèle (et constate son échec pour cause d’anomie : c’est-à-dire la disparition de toutes valeurs communes). Malgré la taille modeste de notre cabinet, nous sommes appelés à intervenir à l’international auprès d’entreprises coréennes : une grosse PME (40 000 personnes) qui est leader sur son marché, Amorepacific, et une multinationale, Samsung. Nous avons fait l’expérience de l’impact du capitalisme sur des entreprises qui à l’origine fonctionnaient sur d’autres principes. Il n’est pas indifférent de noter que ces demandes émanent de sociétés coréennes. En effet, la civilisation coréenne n’est pas à proprement parler semblable à celle de la Chine ou du Japon. Elle est d’origine ouralo-altaïque (mongole, c’est-à-dire turcophone). Et une de ses particularités est sa grande adaptabilité et son pragmatisme. Ces deux entreprises ont, relativement récemment (fin des années 1980, auparavant elles fonctionnaient comme des « choebols » féodaux), opéré leur conversion au système capitaliste, en particulier aux contraintes inhérentes à la cotation en bourse. Et cette conversion au capitalisme à marche forcée n’a pas manqué d’influencer de manière saisissante la culture d’entreprise fondée sur des principes confucéens tout à fait prégnants et opérants. Cette confrontation est brutale. Elle a incité les dirigeants propriétaires à s’interroger sur la difficulté qu’une entreprise coréenne et son corps social ont à intégrer l’organisation, le process et les outils d’une entreprise régie par le capitalisme. Ce qui incite à faire l’hypothèse que le capitalisme, qu’il soit marchand, industriel ou financier, n’est pas simplement un système économique neutre. Il n’est pas seulement un système sophistiqué qui régit la production et les échanges en générant de « la valeur » (pour l’actionnaire) et « du progrès de confort ». Mais il véhicule aussi, parce qu’issu et produit par notre culture européenne (indo-européenne) – à l’insu de ceux qui en sont les tenants et les prosélytes – les fondamentaux culturels symboliques de notre culture qui s’avèrent antagonistes avec certaines cultures dans lesquelles il s’implante. Le risque est que le système de production économique capitaliste, parce qu’il véhicule indûment des fondamentaux culturels de notre propre culture, constitue de facto un ethnocide des cultures qui l’intègrent ou qui s’y convertissent. C’est un risque qui peut déclencher un retour violent de ceux qui ont perçu cette intention, la refusent et s’y opposent.

L’expérience de nos interventions auprès de ces deux entreprises peut rendre concrets ces antagonismes culturels. On s’aperçoit à l’analyse que la société coréenne et les sociétés européennes ont des fondamentaux génériques implicites (inconscients) totalement différents. Si l’on s’en remet aux hypothèses de Georges Dumezil (et nos travaux nous confirment leur bien-fondé dans les entreprises où nous sommes intervenus), la civilisation indo-européenne a un mode d’organisation « inconscient » des collectifs humains trifonctionnel. Cette trifonctionnalité fait apparaître trois ordres :

– le Clerc qui est gardien des valeurs ;

– le Guerrier qui est défenseur de l’intégrité et de l’expansion du collectif ;

– le Producteur qui subvient aux besoins du collectif.

Ces trois ordres fonctionnent entre eux de manière non hiérarchisée : ils sont d’égale « valence ». C’est dire qu’il n’y a pas de lien de subordination entre chaque ordre, mais une relation organique de complémentarité. Reste qu’à l’intérieur de chaque ordre, il y a des maîtres et des esclaves. Il y a une subordination entre maître d’un ordre et esclave du même ordre. Aujourd’hui il ne s’agit plus d’esclaves comme nous les avons utilisés jusqu’à la fin du XIXe siècle et à l’époque coloniale. La transformation qu’a subie cette disposition intra-ordre dans l’entreprise est que les maîtres sont ceux qui pensent (dirigeants, cadres) et les esclaves ceux qui font (techniciens, ouvriers, employés : c’est la nature de cette dichotomie qui peut mettre en doute le concept de « classe ouvrière »). En fait, un des facteurs de cohésion sociale, et donc de réussite économique des entreprises, tient au bon équilibre dynamique de ces fonctionnalités complémentaires organiques. Bien évidemment cette « structure symbolique » trouve dans la pratique une multitude de variantes. L’essentiel est qu’aucun ordre ne prenne l’ascendant sur l’autre et que l’on retrouve bien une dichotomie maître/esclave dans chaque ordre.

Cette trifonctionnalité organique est la clé de la pérennité des entreprises qui y sont soumises. Un déséquilibre d’un des facteurs met cette pérennité en danger. Par exemple, si l’un des ordres prend l’ascendant sur les deux autres ou si deux ordres s’allient pour prendre l’ascendant sur le troisième. Une des conséquences de cette organisation culturelle symbolique est que cette caractéristique de rapport égalitaire induit une nécessité d’autonomie, d’abord entre chaque ordre par rapport aux deux autres, puis de chaque individu dans chaque ordre.

Cette conception implicite de l‘individu comme « libre » se radicalise en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles avec l’avènement du culte de la rationalité, dont la science moderne est l’aboutissement. Cela entraîne l’affaiblissement (et une haine) des croyances religieuses irrationnelles, et partant, un mépris pour tout ce qui concerne la production de la pensée sauvage considérée comme superstition. On voit à cette époque un renversement fondamental où au culte du collectif se substitue l’avènement du culte de l’individu (que l’on verra culminer du point de vue anthropologique en Mai 68).

Pour le dire vite, notre civilisation a le culte de l’individualisme et du sujet et le capitalisme d’une certaine manière est au service de ce culte. Autrement dit, le capitalisme permet, dans le champ de l’économie, que cette aspiration à l’épanouissement individuel trouve son modus operandi (mais à quel prix ?). On pourrait dire qu’il y a coïncidence entre la pensée libérale économique et la transformation des déterminants culturels indoeuropéens dans leurs variantes modernes exacerbées où la satisfaction des aspirations individuelles occulte et dessert l’exigence de cohésion du collectif.

A contrario, pour en rester à la Corée, on constate que ces aspirations qui nous paraissent des universaux sont loin de l’être. Même, ils apparaissent comme totalement incongrus, voire scandaleux, à des personnes qui ont été encodées par d’autres fondamentaux culturels. Or la Corée, depuis 300 ans et jusqu’à présent, est une nation qui est fortement marquée par le confucianisme importé de Chine. On pourrait même dire que ce confucianisme coréen est sans doute plus pur que celui des Chinois qui est plus syncrétique parce qu’il amalgame des concepts bouddhistes et taoïstes (alors qu’en principe le confucianisme est antagoniste avec ces deux autres pensées) dans ce qu’il est convenu d’appeler le néoconfucianisme. Le confucianisme a une conception morale de l’ordre social. Elle met à l’armature de l’organisation sociale « l’harmonie ». Le principe qui dirige toute organisation sociale doit tendre à mettre en harmonie un collectif d’individus, quel qu’il soit, et tout individu se doit de tendre à préserver ce principe intangible d’harmonie dans l’oubli total de ses aspirations individuelles et dans la dévotion au groupe. C’est déjà dire que les aspirations « subjectives » et « individuelles » n’ont aucune valeur au regard de cet idéal. La seule fonction qui soit assignée et reconnue à un individu, c’est de contribuer à cet idéal d’harmonie collective tel que le « Ciel » le commande et en a donné le modèle. Pour réaliser cet idéal, il faut que chacun soit à sa bonne place. Et le confucianisme pense la bonne place de chacun à partir d’une quadripartition sociale au service du prince (l’Empereur) qui est l’intercesseur entre les desseins du ciel et les hommes. Cette quadripartition qui détermine la place immuable de chacun est fortement hiérarchisée. On trouve d’abord les lettrés dont la caste est la plus élevée. Leur rôle social est de connaître les préceptes moraux intangibles de l’organisation sociale et d’en assurer la pérennité et la diffusion. Ils sont aux ordres et à la dévotion du prince. En dessous d’eux, on trouve les agriculteurs qui ont pour mission de nourrir la nation. Ils sont socialement inférieurs aux lettrés mais supérieurs aux deux autres castes. La suivante est celle des artisans qui a pour mission la production des biens. Et la dernière, qui correspond à la lie de l’humanité, est celle des commerçants. Il n’y a donc pas de possibilité « d’ascenseur social » tel qu’il fonctionne en Europe depuis 1789. On retrouve ce type d’organisation dans les entreprises qui ont de l’extérieur l’apparence d’entreprises capitalistes :

– le prince, c’est le président-directeur général souvent propriétaire ;

– les lettrés sont ses vice-présidents et les cadres dirigeants ;

– les « agriculteurs » sont les cadres moyens ;

– les artisans sont les producteurs ;

– les commerçants sont les commerciaux et sont considérés comme les « intouchables » de l’entreprise.

Cette hiérarchie est animée par un fonctionnement très ritualisé et très prégnant. Pour faire image, on peut citer cinq préceptes majeurs qui règlent les relations dans l’une des entreprises dans lesquelles nous sommes intervenus :

– Le prince (le président-directeur général) est l’origine de tout et sait tout.

– L’inférieur doit une allégeance totale au supérieur.

– L’inférieur doit une obéissance aveugle au supérieur.

– Réciproquement le supérieur doit protéger son inférieur et l’aider à progresser « moralement » pour mieux servir le collectif et participer à l’harmonie générale et ne jamais lui faire perdre la face.

– Il est obligatoire d’obtenir un consensus sur toutes les problématiques existentielles et professionnelles de la vie de l’entreprise.

C’est au prix de l’observance stricte de ces préceptes que l’harmonie du collectif est assurée. Ne pas respecter l’un d’entre eux est un crime contre le collectif qui vaut bannissement (c’est-à-dire la mort sociale).

Ces préceptes, les conduites et comportements qui en découlent, s’opposent tout à fait à certaines exigences de fonctionnement d’entreprises capitalistes fondées sur le présupposé de la « valeur individuelle » et de la méritocratie et forcent les entrepreneurs coréens à inventer une variante d’entreprises qui n’existent pas en Occident. Elle se situe entre le capitalisme rhénan (qui intègre dans son fonctionnement la cohésion sociale) et le capitalisme impérial fortement hiérarchisé (les relations professionnelles sont régies par contrat). Ce qui ne devrait pas être un problème si le capitalisme fonctionnait seulement comme une superstructure somme toute neutre.

Aussi l’erreur consiste à penser que l’universalité des systèmes d’échanges capitalistes est indissociablement intriquée avec l’universalisation de notre culture indo-européenne qui a vu naître et prospérer le capitalisme. Cela paraît aller de soi : pas l’un sans l’autre. On pourrait penser que nous avons une mentalité « d’indécrottables colonialistes » mais, même dans ce cas, il s’agirait d’un symptôme dont la cause première est à rechercher ailleurs. On peut faire l’hypothèse que cette confusion entre universalisation des systèmes d’échanges et universalisme culturel vient du fait que l’on en est toujours (malgré Claude Lévi-Strauss et Marcel Mauss) à considérer que la clé de compréhension du fonctionnement de l’ensemble des sociétés humaines doit être recherchée du côté de l’échange, de la coopération et de la morale des droits de l’homme. La coopération et l’échange seraient alors les clés de compréhension de l’organisation sociale des êtres humains. Marx, à sa manière, ne fait que radicaliser cet axiome : « L’infrastructure des sociétés, c’est l’activité économique ». Bien sûr, pour un anthropologue quelque peu structuraliste, il n’en est rien.

Ce ne sont pas des échanges et l’activité économique qui sont au fondement des sociétés humaines, en tout cas depuis l’avènement de Sapiens-Sapiens. C’est la culture, au sens d’une organisation symbolique, qui régit – en déterminant des obligations et des interdits implicites et incontournables – les us et coutumes. Interdits culturels et obligations qui, même dans nos sociétés dites développées, constituent l’infrastructure (« l’infraculture ») sur laquelle la pensée technique peut déployer son organisation et son mode de production rationnel. Et donc apporter un progrès dans le confort de l’existence des hommes. Ces systèmes culturels différenciés, parce qu’ils sont arbitraires (sauf à croire à une transcendance quelconque), n’ont ni valeur incontestable ni vocation à l’universalité. Et l’on ne verrait pas pourquoi, d’un point de vue purement anthropologique, les fondamentaux arbitraires d’un système culturel donné seraient meilleurs que d’autres alors qu’ils permettent à ce collectif humain de perdurer dans le temps et dans l’espace.

Derrière les risques géopolitiques se cachent des risques culturels d’autant plus réels (et dangereux) qu’ils sont sans doute à l’origine des risques économiques, voire de conflits meurtriers. Il faudrait prendre conscience que notre anthropocentrisme nous fait non seulement penser mais nous conduire comme si nos idéaux et nos aspirations philosophiques, morales et politiques relevaient de catégories universelles et universalisables. Au fur et à mesure que le capitalisme marchand, industriel, financier s’universalise (en se transformant selon les cultures qui l’adoptent), nous aurions le devoir « sacré » de convertir à nos catégories (prétendues universelles et tout aussi arbitraires que les leurs), au nom du plus grand progrès technique et économique possible, les civilisations néophytes qui s’initient à la doctrine capitaliste.

D’ailleurs, on trouve un certain nombre de penseurs chinois parmi les économistes depuis la fin des années 1990 qui affirment que la doctrine confucéenne est, elle aussi, universaliste et peut s’opposer, à bon droit, à la croisade pour la démocratie et les droits l’homme. Encore que tous les penseurs chinois ne soutiennent pas que le confucianisme soit antagoniste avec la démocratie. Certains pensent que le confucianisme est une validation de la démocratie (Jang Quin). Mais ce qui est intéressant, c’est la thèse qui radicalise la spécificité de la pensée confucéenne (Shon Hong - Ting Yang - Chen Yu). Elle se développe à partir d’un mot clé du dictionnaire confucéen : TIANXA, qui se traduit parfois par « Tous Sous le Ciel ». Signe polysémique qui, en tout état de cause, valide la position confucéenne de la primarité du collectif sur l’individu. Ensuite il connote que l’ordre social terrestre doit être homomorphe à l’ordre immuable qui régit le ciel (Dao : la voie). En effet, si l’ordre du Ciel doit être le modèle de l’organisation sociale humaine, alors il ne peut être qu’universel. Cet ordre dépend du fait que chacun doit être à sa place et cette dernière est déterminée par l’observance des rites et des injonctions morales. La vertu, qui détermine « la bonne place », consiste à pratiquer les rites et observer les préceptes moraux. L’ordre social est fortement hiérarchisé et l’utilisation de la force et de la contrainte est légitime pour maintenir la cohésion. Tout ce qui nuit à l’harmonie dictée par les desseins du ciel, est un crime qui est puni de bannissement ou de mort. Les penseurs chinois font remarquer que cette doctrine universaliste est d’autant plus légitime à opposer à la nôtre qu’elle est, elle aussi, laïque et que sa logique est tout aussi rigoureuse que celle qui préside à l’humanisme issu des « Lumières ». Partant de cette opposition « idéologique » (ou mythologique), on peut certes se demander si elle est d’abord civilisationnelle, puis nationaliste et connotant un conflit d’intérêts économiques avec des nations concurrentes ; ou si elle est d’abord nationaliste, avec à l’origine un conflit d’intérêts, affublée et justifiée par un habillage civilisationnel (marxiste). Pour ce qui nous concerne, notre choix est fait : elle est civilisationnelle.

Pour conclure, on peut, de manière caricaturale, tenter de faire sentir par le recours à l’apologue, quelle cause se cache derrière les enjeux des différences et des affrontements culturels. Claude Lévi-Strauss rapporte que pour certaines tribus mélanésiennes « les blancs sont d’une autre sorte : non pas des êtres humains au sens indigène du terme… alors que les ignames sont elles traitées comme des personnes ». Cette appréhension de l’autre comme non humain, parce qu’il ne participe pas de la même culture, n’est pas réservée à ces tribus mélanésiennes. Claude Lévi-Strauss note qu’« un très grand nombre de tribus amérindiennes se nomment d’une appellation qui signifie seulement dans leur langage “les hommes’’, montrant par là qu’à leurs yeux un attribut essentiel de l’humanité disparaît quand on sort des limites (culturelles) d’un groupe ». Mais Claude Lévi-Strauss n’attribue pas aux seules sociétés froides le fait qu’un individu perde son humanité quand il n’est pas partie prenante des fondamentaux de la culture commune. Il attribue aussi cette réaction aux sociétés actuelles. Il donne l’exemple des Mormons : « Qu’on ne s’y trompe pas : ce sont des faits formellement analogues qui fondent l’endogamie stricte des Mormons : ‘‘Il vaut mieux, pour une fille, épouser son père, si elle ne trouve pas par ailleurs un partenaire doué de cet attribut absolument nécessaire à la définition d’un être humain : la possession de la foi’’ ».

L’effet de ce phénomène de déshumanisation (universel), dès lors que l’on ne participe pas à l’organisation symbolique d’une culture, peut avoir (et a) des conséquences tragiques. Dès lors que l’on ne reconnaît pas l’autre comme homme (comme semblable), il peut être traité comme n’importe quel autre animal, voire comme une chose et lui faire subir l’agressivité la plus implacable et la plus meurtrière, en toute bonne conscience et parfois même en droit ! Hannah Arendt nous l’avait annoncé (Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal) sans que pour autant nous ayons daigné en prendre conscience.


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